View Full Version : Le palais art chic de Jean-Paul Gaultier


Cyril
July 27th, 2004, 03:04 PM
http://www.lefigaro.fr/photos/20040727.FIG0172_1.jpg?140134
Jean-Paul Gaultier installe son nouveau domaine à proximité du Conservatoire national des Arts et Métiers. Ici la splendide et époustouflante salle principale. (Photo Sophie Elbaz.)

[27 juillet 2004]

Du prolétariat à la zibeline. Ainsi on pourrait résumer le curieux parcours d'un ancien temple des masses laborieuses qui, ayant abandonné apparemment toute préoccupation du petit peuple, se serait laissé envoûter par le brillant des paillettes et le froissement de la mousseline. Ces jours-ci, Jean-Paul Gaultier et toute son équipe prennent en effet possession de leurs nouveaux quartiers rue Saint-Martin, dans le IIIe arrondissement de Paris. C'est là, entre la majesté du Conservatoire national des Arts et Métiers et la médiocrité de boutiques de fripes, que ce passionné des étoffes, celui que l'on donne comme l'héritier de Saint Laurent, a décidé d'installer son nouveau siège. Et il n'a pas jeté son dévolu sur une bâtisse quelconque, sans histoire. Sa maison de haute couture s'installera dans les murs du Palais des arts de L'Avenir du prolétariat.

Cette société d'assistance mutuelle avait été créée dans les dernières heures du XIXe siècle par Ferdinand Boire, un philanthrope nourri aux idées de Guesde, Jaurès et Zola. Dans son esprit, l'avenir du prolétariat se construirait dans l'entraide et son organisation se préoccupait de secourir les affligés et d'assurer à chacun une retraite. Humanitaire donc, mais les pieds sur terre, il s'efforça d'investir dans la pierre avec prudence. Vers 1910, à l'apogée de son entreprise, il entreprit donc de faire construire un grand ensemble immobilier dont le coeur était un fastueux «Palais de la Mutualité» où les sociétaires notamment pouvaient se réunir. Le bâtiment, quoique estampillé «prolétaire», exhalait cette emphase encore très XIXe siècle. Avec ses grandes salles et ses salons, ses hautes fenêtres et son escalier plein de pompe, on pourrait aujourd'hui juger qu'il hésitait entre l'élégance et le kitsch.

Mais d'avenir, celui du prolétariat, n'en a finalement guère eu et son palais a dû au fil des ans se trouver de nouvelles occupations, de projections cinématographiques et en soirées dansantes. Il a même été, lors de la dernière présidentielle, le quartier général de l'équipe de campagne de Lionel Jospin. Jean-Paul Gaultier, de son côté, cherchait l'édifice qui lui permettrait à la fois d'asseoir son image de grand couturier et de loger toutes ses équipes. Une adresse qui n'avait forcément besoin de se trouver dans les traditionnels quartiers parisiens de la haute couture. En septembre 2001, il devenait donc le maître du Palais des arts et choisissait, via un concours, le duo d'architectes Henri Rivière et Alain Moatti pour qu'ils le mettent à ses mesures.

L'aménagement a d'abord consisté en un grand toilettage de ces lieux envahis peu à peu par le béton et le plâtre, encombrés, occultés, quasi dévastés. «Notre idée maîtresse était de rendre les dimensions originelles et les grandes profondeurs, de redécouvrir les vastes baies et la voûte, explique Henri Rivière. Nous avons réveillé le lieu. On a pris ce qu'il nous donnait et on l'a extrapolé.»

Le palais offrait du grandiose, notamment dans une splendide, époustouflante, salle des fêtes. Les architectes y ont rajouté du luxe, de l'élégance, jusque dans les détails, ici un lustre-bijou plat et carré, là de grandes fenêtres pour faire entrer le ciel à l'intérieur, ou encore d'élégants ventilateurs libellules. Mais tout l'art de l'équipe Moatti-Rivière aura peut-être été de savoir se montrer fins et discrets devant un client lui-même très créatif. Car dans son nouveau domaine, Jean-Paul Gaultier a bien sûr imposé sa patte. On en trouve la trace dès le hall d'entrée recouvert de ce carrelage rectangulaire et biseauté reconnaissable entre tous. De véritables carreaux du métro, comme Jean-Paul Gaultier, dit-on, les adore. A ce détail près qu'ici ils sont chromés. Du prolétaire chic, en quelque sorte.

Marie-Douce Albert

Le Figaro, 27 juillet 2004