JP
August 20th, 2004, 11:45 PM
( Le Figaro )
Quand Nicolas Schöffer imaginait la ville cybernétique
Sophie Latil
[21 août 2004]
Certains le redécouvriront. Les autres feront sa connaissance. Car, depuis trente ans, date de la dernière exposition au Musée d'art moderne de la ville de Paris, rien n'a été montré de l'œuvre de Nicolas Schöffer (1912-1992), l'un des principaux acteurs de l'art cinétique (1). Une œuvre de toute une vie mise en scène cet été à la Villa Tamaris à La Seyne-sur-Mer et à la Fondation Vasarely à Aix-en-Provence, que l'artiste pionnier créa avant tout pour le public. C'était l'époque des trente glorieuses, celle de toutes les utopies, quand Paris-Match faisait sa une sur la ville cybernétique, convaincu que la cité du futur serait celle conçue par l'artiste visionnaire.
Il aura fallu deux années de patience pour exhumer, dépoussiérer, restaurer les pièces entassées dans son atelier parisien. «Moins qu'une rétrospective, cette exposition se veut avant tout pédagogique, destinée à faire connaître l'homme et à donner un aperçu de la diversité et du foisonnement de son œuvre, qui relève de la peinture, la sculpture, l'architecture et l'urbanisme, mais aussi des écrits, du spectacle, de l'animation et de la vidéo», précise Eric Mangion, commissaire de l'exposition.
Au-delà de son travail plastique, l'artiste-ingénieur était avant tout un chercheur, curieux de toutes les nouvelles technologies. D'origine hongroise, lorsqu'il s'installe à Paris en 1936, il commence à développer un travail pictural fondé sur un répertoire de formes élémentaires et symboliques. Ses investigations le conduisent à la fin des années 50 vers la sculpture à laquelle il intègre le résultat de ses recherches autour de l'espace, la lumière et le temps. Il invente ainsi l'art cybernétique, établissant un dialogue entre l'œuvre et le public.
L'architecture et l'urbanisme lui permettront de cristalliser l'ensemble de ses recherches, donnant naissance en 1955 à «l'œuvre d'art total», la ville cybernétique. Ici se croisent dans des espaces utopiques proches des plus belles pages de science-fiction, le Centre des loisirs sexuels, l'université verticale haute de 1 km ou encore le centre administratif composé de trois tours longilignes enserrées par deux énormes bâtiments à l'apparence de ballons dirigeables.
Ses variations sont infinies. En 1961, il crée une série de clips pour la télévision française, destinés à faire mieux s'endormir les téléspectateurs, faisant de lui un pionnier de l'art vidéo. Il participe à de nombreux spectacles expérimentaux, dont celui réalisé en 1956 avec les ballets de Maurice Béjart autour de CYSP1, première sculpture cybernétique autonome, sur le toit de la Cité radieuse de Le Corbusier à Marseille, dans le cadre du premier Festival d'art d'avant-garde. En 1973, il conçoit Kyldex1 à l'Opéra de Hambourg, une manifestation interactive où le public est invité à participer au processus évolutif du spectacle. La même année, il réalise avec la Régie Renault SCAM1, la première sculpture-automobile. Quant à ses écrits, ce seront autant de manifestes composés à la manière d'une partition destinée à être jouée par la société dans le seul souci d'engager l'art dans l'épanouissement de l'homme.
Tandis qu'aujourd'hui les jeunes générations sont élevées sous l'apanage de l'incertitude et de la crise économique, cette idéologie fait sourire. Mais l'époque d'alors déroulait un tapis rouge pour les utopistes de tous ordres. Tout semblait possible et le progrès était forcément synonyme de bonheur. La parole était officiellement donnée à l'artiste visionnaire. Jusqu'aux événements de 68 et au choc pétrolier de 1973, qui mit définitivement à mal les utopies les plus diverses. Reste une œuvre étonnamment riche à lire comme une page d'Histoire.
Villa Tamaris, La Seyne-sur-Mer. Jusqu'au 19 septembre. Tél.: 04.94.06.84.00. Fondation Vasarely, à Aix-en-Provence. Jusqu'au 19 septembre. Tél.: 04.42.20.01.09.
(1) L'art cinétique est fondé sur la vibration rétinienne et sur l'impossibilité de notre œil à accommoder simultanément le regard à deux surfaces colorées, violemment contrastées.
Quand Nicolas Schöffer imaginait la ville cybernétique
Sophie Latil
[21 août 2004]
Certains le redécouvriront. Les autres feront sa connaissance. Car, depuis trente ans, date de la dernière exposition au Musée d'art moderne de la ville de Paris, rien n'a été montré de l'œuvre de Nicolas Schöffer (1912-1992), l'un des principaux acteurs de l'art cinétique (1). Une œuvre de toute une vie mise en scène cet été à la Villa Tamaris à La Seyne-sur-Mer et à la Fondation Vasarely à Aix-en-Provence, que l'artiste pionnier créa avant tout pour le public. C'était l'époque des trente glorieuses, celle de toutes les utopies, quand Paris-Match faisait sa une sur la ville cybernétique, convaincu que la cité du futur serait celle conçue par l'artiste visionnaire.
Il aura fallu deux années de patience pour exhumer, dépoussiérer, restaurer les pièces entassées dans son atelier parisien. «Moins qu'une rétrospective, cette exposition se veut avant tout pédagogique, destinée à faire connaître l'homme et à donner un aperçu de la diversité et du foisonnement de son œuvre, qui relève de la peinture, la sculpture, l'architecture et l'urbanisme, mais aussi des écrits, du spectacle, de l'animation et de la vidéo», précise Eric Mangion, commissaire de l'exposition.
Au-delà de son travail plastique, l'artiste-ingénieur était avant tout un chercheur, curieux de toutes les nouvelles technologies. D'origine hongroise, lorsqu'il s'installe à Paris en 1936, il commence à développer un travail pictural fondé sur un répertoire de formes élémentaires et symboliques. Ses investigations le conduisent à la fin des années 50 vers la sculpture à laquelle il intègre le résultat de ses recherches autour de l'espace, la lumière et le temps. Il invente ainsi l'art cybernétique, établissant un dialogue entre l'œuvre et le public.
L'architecture et l'urbanisme lui permettront de cristalliser l'ensemble de ses recherches, donnant naissance en 1955 à «l'œuvre d'art total», la ville cybernétique. Ici se croisent dans des espaces utopiques proches des plus belles pages de science-fiction, le Centre des loisirs sexuels, l'université verticale haute de 1 km ou encore le centre administratif composé de trois tours longilignes enserrées par deux énormes bâtiments à l'apparence de ballons dirigeables.
Ses variations sont infinies. En 1961, il crée une série de clips pour la télévision française, destinés à faire mieux s'endormir les téléspectateurs, faisant de lui un pionnier de l'art vidéo. Il participe à de nombreux spectacles expérimentaux, dont celui réalisé en 1956 avec les ballets de Maurice Béjart autour de CYSP1, première sculpture cybernétique autonome, sur le toit de la Cité radieuse de Le Corbusier à Marseille, dans le cadre du premier Festival d'art d'avant-garde. En 1973, il conçoit Kyldex1 à l'Opéra de Hambourg, une manifestation interactive où le public est invité à participer au processus évolutif du spectacle. La même année, il réalise avec la Régie Renault SCAM1, la première sculpture-automobile. Quant à ses écrits, ce seront autant de manifestes composés à la manière d'une partition destinée à être jouée par la société dans le seul souci d'engager l'art dans l'épanouissement de l'homme.
Tandis qu'aujourd'hui les jeunes générations sont élevées sous l'apanage de l'incertitude et de la crise économique, cette idéologie fait sourire. Mais l'époque d'alors déroulait un tapis rouge pour les utopistes de tous ordres. Tout semblait possible et le progrès était forcément synonyme de bonheur. La parole était officiellement donnée à l'artiste visionnaire. Jusqu'aux événements de 68 et au choc pétrolier de 1973, qui mit définitivement à mal les utopies les plus diverses. Reste une œuvre étonnamment riche à lire comme une page d'Histoire.
Villa Tamaris, La Seyne-sur-Mer. Jusqu'au 19 septembre. Tél.: 04.94.06.84.00. Fondation Vasarely, à Aix-en-Provence. Jusqu'au 19 septembre. Tél.: 04.42.20.01.09.
(1) L'art cinétique est fondé sur la vibration rétinienne et sur l'impossibilité de notre œil à accommoder simultanément le regard à deux surfaces colorées, violemment contrastées.