View Full Version : Architecture: La Cité des doges accueille la IXe Biennale internationale


Cyril
September 13th, 2004, 03:27 PM
http://www.lefigaro.fr/photos/20040913.FIG0201_1.jpg?142406
Jose Vasconcelos Library of Mexico, Mexico City, 2003

Formes molles sur la lagune

Venise : de notre envoyée spéciale Marie-Douce Albert
[13 septembre 2004]

Venise l'immuable. Depuis le temps où Canaletto l'immortalisait, rien ne semble être venu troubler la cité italienne, hormis des hordes de touristes. Et la voilà qui se pique d'encenser les bâtiments que l'on dit les plus futuristes, des constructions débridées, puisque la IXe Biennale internationale d'architecture s'y est ouverte hier au public.

«On dépasse la modernité dans un contexte qui n'a subi aucune transformation. C'est le meil leur endroit, cela y éclate d'une manière irrésistible», estime Kurt W. Forster, le directeur de la manifestation. Ce spécialiste de l'architecture, contemporaine notamment, rompu à l'enseignement aussi bien qu'à l'organisation d'expositions, semble goûter le contraste. D'autant que, par cette édition, il entend prouver combien la discipline est en pleine mutation. Celle-ci, affirme-t-il, «vit en effet actuellement une transformation que l'on peut comparer, dans l'histoire de la nature, au moment où les poissons sont sortis de l'eau pour marcher sur la terre». Comme pour bien souligner cette théorie de l'évolution appliquée au monde de la construction, l'exposition internationale a, cette année, été baptisée Metamorph.

Le public a jusqu'au 7 novembre pour observer le bouleversement annoncé. Ce ne sera sans doute pas de trop pour arpenter certaines ailes de l'Arsenal, reconverties en galeries sans fin, et les pavillons des Jardins de la Biennale. Cette trentaine de constructions bâties au milieu des arbres (parfois même avec des arbres au milieu) offrent une anthologie des styles du XXe siècle, où des colonnades pseudo classiques côtoient de raides cubes de béton. Mais ces évolutions-là ne seraient donc rien et, pour être témoin de changements véritables, il faut notamment aller se pencher sur les maquettes exposées à la Corderie de l'Arsenal. Dans le gigantesque bâtiment du XIVe siècle, des présentoirs blancs aux allures d'ailes de mouette sont venus se poser entre les colonnes de briques et portent des dizaines de ces petits jeux de construction. On ne trouve cependant pas là d'empilement de cubes. Pas plus que de trapèzes ou de triangles. Le public découvre plutôt des bulles et des tapis flottants ou encore de drôles de bestioles.

Dans la présentation que le pavillon italien consacre aux derniers projets de grandes salles de concerts, on peut découvrir le coquillage de Foster and Partners à Gateshead, au Royaume-Uni, les coléoptères de Renzo Piano à Rome ou la méduse de Paul Andreu à Pékin. Ailleurs, les murs du pavillon Audi d'Ingenhoven und Partner ondulent, les parois de la passerelle de Wilkinson Eyre Architects pour l'École du ballet royal à Londres sont torses et bien des façades plissent. Parfois même, à force d'adaptation à l'environnement, les bâtiments semblent jouer les caméléons. Pour abriter un Musée d'art contemporain dans le ciel poussiéreux de pollution de Bangkok, R et Sie dessinent un gros cumulus gris quand Eisenman architects imaginent des bâtiments qui semblent se fondre dans le sol pour la cité de la Culture de Galice en Espagne.

Les projets présentés à Venise sont ainsi parfois très beaux, souvent joyeux, apparemment délirants. Et, quand Kurt W. Forster invite à «une fête des yeux et des sens», d'autres parlent d'une «architecture du blob». Mais, avertit le directeur de la manifestation, «ce n'est pas de la science-fiction. Cette expo sition n'est pas celle de désirs vains ou de projets irréa lisés». En somme, ces formes n'ont pas vraiment de noms, mais elles existent, grâce notamment au miracle de l'informatique.

«Avec la capacité de calcul des ordinateurs, ce que, auparavant, on pouvait rêver est désormais possible, note ainsi Odile Decq, venue à Venise présenter trois projets de son agence ODBC. Mais elle met en garde : il n'est pas question que d'enveloppes, si frappantes soient-elles. «L'architecture n'est pas qu'une forme. Tout bouge en même temps ; à partir du moment où le volume change, l'espace intérieur change et s'adapte à l'activité», promet-elle.

Venu avec sa maquette de la Maison Folie de Wazemmes (ouverte cette année) sous le bras, le Hollandais Lars Spuybroek, de l'agence Nox, pare à une autre éventuelle critique : «Ce n'est pas uniquement une mode. C'est réellement une nouvelle façon de construire.»

Tout le monde, pourtant, ne s'est pas laissé convaincre pendant les trois journées réservées aux professionnels qui ont précédé l'ouverture au public. On s'est interrogé sur les (sur)coûts engendrés par ces formes étranges, on a regretté que jamais l'exposition n'aborde la question des techniques de construction. Enfin, certains ont dénoncé la vraie fausse nouveauté des «blobs». Ainsi, l'architecte Philippe Madec remarquait : «Il est faux de parler de révolution. Les manipulations formelles d'aujourd'hui, les modernes les avaient déjà explorées. On trouve ces formes molles chez Le Corbusier.»

Lars Spuybroek est, lui, prêt à reconnaître que l'essence de la discipline au moins n'a pas changé et cite lui aussi Le Corbusier, «car, comme il le disait, tout est toujours question du jeu des volumes dans la lumière».

Neuvième exposition internationale d'architecture de la Biennale de Venise – Metamorph, jusqu'au 7 novembre à l'Arsenal et aux Jardins de la Biennale. www.labiennale.org

JP
September 14th, 2004, 06:41 PM
L'architecture, art du camouflage
LE MONDE | 13.09.04 | 14h28
La 9e Mostra d'architecture de Venise, qui a pour thème les "métamorphoses", a été inaugurée vendredi 10 septembre. Le jury réuni par Kurt Forster, commissaire de la manifestation, a décerné ses Lions d'or à l'Américain Peter Eisenman, au pavillon de la Belgique et à l'agence du Japonais Kazuo Sejima.
Venise de notre envoyé spécial

La neuvième exposition d'architecture de la Biennale de Venise a été inaugurée le 10 septembre. Le jury, réuni par Kurt Forster, commissaire de cette manifestation, a décerné le même jour ses Lions d'or et ses prix spéciaux, l'Américain Peter Eisenman, le pavillon de la Belgique et l'agence du Japonais Kazuo Sejima étant placés en tête de ce tableau d'honneur.

La Mostra d'architecture de Venise passe pour la plus importante manifestation du genre dans le monde. Les enthousiasmes et les irritations qu'elle suscite légitiment cette réputation. Chaque édition concentre à des degrés variés les divers défauts qui sont aussi le reflet de la vie de l'architecture.

Généralement, un équilibre se fait entre les pavillons nationaux et l'exposition internationale, gigantesque inventaire des tendances mondiales réparties entre le pavillon central des Giardini et les interminables bâtiments de l'ancienne corderie de l'Arsenal. C'est un miracle que la force de la Venise des Doges, au lieu d'écraser ces théories d'architecture parfois un peu fumeuses et ces maquettes à l'avenir incertain, leur serve au contraire de support affectueux.

Il y eut des années francophiles, où la France pourtant ne se présentait pas sous son meilleur jour, donneuse de leçons, hermétique, doctrinaire. Cela ne l'empêchait pas de ramasser les Lions et les couronnes.

La formule 2004 du pavillon français, qui se plie mieux qu'à l'ordinaire au thème défini par le commissaire général, en l'occurrence celui des "métamorphoses", n'a pas bénéficié de la sympathie du jury, qui lui a préféré le Japon, la Grande-Bretagne, l'Espagne, ainsi que l'Autriche, la Belgique et les Etats-Unis, ce qui, soit dit en passant, donne une solide majorité à la coalition qui opère en Irak.

Kurt Forster, Suisse né à Zurich, neutre par essence, n'est donc pas soupçonnable de partialité s'il sait reconnaître les mérites des universités et des institutions américaines qui ont eu recours à son savoir comme professeur ou conseiller. Comme il n'est pas membre du jury, on ne peut pas non plus lui reprocher le choix, comme principal Lion d'or de l'année 2004, du déconstructiviste Peter Eisenman, dont il est le principal hagiographe.

LA FORME ET LE CONTENU

En revanche, il a bien choisi ou endossé le thème des métamorphoses et le titre étrangement raccourci et vaguement enrhumé de "Métamorphs". C'est un concept assez pratique, il peut avaler toutes les composantes de l'architecture et de l'urbanisme, étendues à leurs accointances avec la nature.

Cela donne dans les vastes salles de la corderie de l'Arsenal des sections mi-chèvre mi-chou, intitulées transformations, topographie, épisodes (thème dramatique que l'on retrouve aussi dans les Giardini), surfaces, atmosphère, hyper-projets, ainsi que deux ensembles au thème plus solidement charpenté : les "salles de concert", un impressionnant inventaire de ce type de bâtiments musicaux construits ou à la veille de l'être dans tous les pays du monde (Giardini), et les "villes d'eaux", où le réel et l'imaginaire se croisent sur le thème des cités lacustres, comme il se doit à Venise.

L'ensemble consacré aux salles de concert et celui des métamorphoses se ressemblent de façon étrange. D'abord, et cela est à porter au crédit de Kurt Forster, qui a écumé les agences les plus cotées de l'univers urbain, par la juxtaposition de projets et réalisations tour à tour remarquables et navrantes. Les secondes servent les premières. Ensuite se dégage une communauté de conception qui fait de l'architecture, voire de la ville, une sorte d'addition d'un contenu et d'une forme qui peuvent n'avoir rien à faire l'un avec l'autre, comme si l'architecture, à la fois guerrière et timide, agressive et timorée, avait fait du camouflage sa raison d'être pour les siècles à venir.

La salle de concert ("concert hall"), qui, à l'exception notable de Paris, est devenue un outil majeur de toutes les métropoles, est la démonstration simple de ce principe. L'outil est composé d'une à trois salles. Il obéit à des règles acoustiques draconiennes, qui font du technicien du son un despote incontournable. Pour l'architecte, la réponse la plus simple consiste à séparer l'outil de l'enveloppe qui le protège. Une, deux ou trois salles, côte à côte, comme trois veaux en batterie, unifiés par leur étable commune. Le veau peut être élevé à l'herbe ou aux hormones, l'étable peut avoir un toit en chaume ou en tôle ondulée.

L'ŒIL À FACETTES DE PERRAULT

Une fois adopté, ce principe quasi schizophrène peut être étendu au site du projet, voire à la ville, le principe du bâtiment d'exception pouvant conduire à la plus belle imagination (Norman Foster pour Gateshead, Frank Gehry à Los Angeles, Portzamparc à Rio, Nouvel à Copenhague), comme aux violences les plus insignes, la toiture de l'étable enflant et bourgeonnant à l'envi. Comment le projet de Dominique Perrault, naguère si rigoureux, peut-il avoir remporté le concours pour le Théâtre Marinsky à Saint-Pétersbourg, œil à facettes, énorme, inélégant et mou, qui laisse imaginer une totale indifférence au caractère historique de la cité des tsars ? Il n'est pas, de loin, le seul exemple, s'il est le plus surprenant.

Le même syndrome semble donc à l'œuvre dans la grande corderie de l'Arsenal. Les catégories de Kurt Forster sont si peu étanches, les cartes si mélangées, les signatures si conformes dans leur expression à la vision que nous propose le commissaire suisse pour l'avenir du monde, que l'ensemble des projets pourrait relever d'une seule gigantesque agence tour à tour merveilleusement inspirée ou lamentable, inventive ou sottement frimeuse.

Servis par une ingénierie de plus en plus sophistiquée, acier ou béton, verre ou matériaux composites, les maîtres d'œuvre tendent à s'affranchir des contraintes de la pesanteur, les plus brillants pour faire naître une nouvelle poésie de l'espace, d'autres pour dissimuler, derrière les nouvelles techniques, l'absence d'intuition personnelle.

Le jury ayant tranché, on ne va pas tenter un contre-palmarès, parmi les centaines de projets présentés. Les maquettes des projets sont placées par trois ou quatre sur de grandes estrades blanches inspirées des gondoles et complétées sur les côtés par quelques plans, dessins, photos. En tête de gondole, on aurait aimé que s'affichent des thèmes généraux plus proches du formalisme dominant cette année : plis, feuilletés, dentelles, concassages, crachats et glaviots, éthers et nuées...

On se serait ainsi rapproché de l'essence de cette collection, où l'on remarque l'absence totale des Suisses Herzog et de Meuron ainsi que de Rem Koolhaas, Jean Nouvel, pourtant prolifique, apparaissant à peine.

Frédéric Edelmann

Biennale d'architecture de Venise (Italie), jusqu'au 7 novembre, de 10 heures à 18 heures. 7 € à 12 €.


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Trois Lions d'or


Pour l'ensemble de sa carrière : Peter Eisenman (Etats-Unis).

Meilleure présentation nationale : Pavillon de la Belgique ("Kinshasa, la cité de l'imaginaire", qui propose de chercher d'abord dans l'identité des populations, avant toute autre considération, les éléments stratégiques de recomposition des villes).

Projet le plus remarquable : Présenté dans l'exposition internationale : agence japonaise Sanaa (Kazuo Sejima et Ryue Nishizawa) pour le Musée d'art du XXe siècle de Kanazawa (Japon) et l'extension du Musée d'art moderne de Valence (IVAM, Espagne).

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 14.09.04