MyNight
September 16th, 2004, 10:22 AM
Villes
L'ONU se penche sur la gangrène urbaine
Au coeur du Forum mondial de Barcelone, les conclusions inquiétantes d'un rapport sur l'accroissement des villes et de la pauvreté.
Par François MUSSEAU
jeudi 16 septembre 2004 (Liberation - 06:00)
Barcelone envoyé spécial
La croissance galopante des villes est devenue l'un des problèmes majeurs de la planète. C'est le message alarmiste qu'ont lancé experts, chefs de gouvernement et maires de grandes agglomérations à l'occasion du Forum mondial urbain organisé par l'ONU, qui se tient cette semaine à Barcelone. Environ la moitié de la population mondiale vit aujourd'hui dans les villes, proportion qui devrait atteindre les 63 % dans quinze ans. «L'intensification des processus de migration, du commerce et des échanges, loin de générer la dispersion, a consolidé le rôle central des villes, mais aussi accru les maux urbains : criminalité, surpopulation, pauvreté, dégâts environnementaux», lit-on dans un épais rapport publié par ONU-Habitat (1). Lors de l'ouverture du forum, la présidente, Anna Tibaijuka, a même fait un constat d'échec : «Il y a quatre ans déjà, les leaders mondiaux avaient admis l'urgence des problèmes. Mais, dans la pratique, la plupart n'ont pas appliqué nos recommandations.» Et d'ajouter : «Dans les villes des pays en voie de développement, les conséquences socio-économiques de la mondialisation restreignent l'accès aux infrastructures de base, aux logements, et favorisent la création et l'extension de bidonvilles.»
Obstacles. La pauvreté urbaine est la principale préoccupation de l'ONU. Si, aujourd'hui, 1 milliard de personnes vivent dans des bidonvilles, ce chiffre devrait doubler d'ici à 2020. «Ce développement est exponentiel dans les mégalopoles du tiers-monde et on ne sait pas comment l'arrêter. Il faudrait au moins empêcher la création de nouveaux bidonvilles», estime Jeffrey Sachs, un des coordinateurs de ONU-Habitat. En septembre 2000, 137 chefs d'Etat réunis à New York s'étaient engagés à parvenir à des «villes sans taudis». Dans la plupart des cas, il a fallu déchanter. Face aux tentacules de la pauvreté urbaine, le principal objectif onusien consiste désormais à améliorer la vie de 100 millions d'habitants des bidonvilles d'ici à 2015, en fonction de cinq paramètres: eau potable, accès aux services sanitaires, éducation, entassement (deux personnes maximum par pièce) et sécurité du régime foncier.
Les experts reconnaissent que les bons projets d'éradication des bidonvilles ne manquent pas (en Inde, en Thaïlande, en Afrique du Sud, en Argentine...). Mais les Etats constituent souvent un obstacle. «En soi, dit Jeffrey Sachs, on est capable de réunir les fonds suffisants, mais souvent on se heurte à des gouvernements qui nous empêchent de traiter directement avec les municipalités.» Selon Onu-Habitat, 75 pays en voie de développement auraient fourni un rapport national, mais sans tenir compte des statistiques municipales (inscription dans les écoles, accès à la santé, système d'égouts, etc.), «si bien, poursuit Jeffrey Sachs, que les rapports sont imprécis et ne nous permettent pas de lancer des plans d'action».
Taudis. Il est plus facile d'agir, bien sûr, lorsqu'il y a une réelle volonté politique. Le Mexique, qui compte 28 millions de personnes en situation de pauvreté, est cité en exemple par ONU-Habitat. Dans ce pays nord-américain, le gouvernement a identifié 2 000 «zones de marginalité urbaine» réparties dans 364 villes, mais dont une bonne partie se situe dans le district fédéral, Mexico. «La seule solution a consisté à acheter du terrain pour construire des logements sociaux. Nous l'avons fait par-delà les clivages politiques», explique Jose Tamayo, au nom du gouvernement mexicain. Avec le soutien des municipalités et des Etats, ce dernier a dépensé 500 millions de dollars. «Ce n'est pas une somme faramineuse, mais on a constaté un ralentissement de la croissance des zones de taudis dans ce pays. Cet effort montre que nos objectifs sont réalisables», constate Nefise Bazoglu, une responsable d'ONU-Habitat.
La Chine, qui défend une «stratégie préventive», a construit 6 millions de logements nouveaux par an depuis 1998 pour absorber un exode rural effréné, dit Nie Meicheng, présidente de la société étatique du logement. Autre bon élève : la ville d'Alep, deuxième ville et poumon économique de la Syrie, 500 000 habitants en 1950, 2,7 millions aujourd'hui, dont 40 % résident dans des zones pudiquement qualifiées d'«informelles». Pour le maire, Maan Chabli, «nous allions à la catastrophe : nous avons créé un observatoire urbain, identifié des zones marginalisées où nous travaillons sur la propreté, les égouts et les espaces verts, le tout en collaborant avec les conseils municipaux, les associations locales et des étudiants volontaires».
D'après une étude de l'ONU menée entre 1990 et 2001, certains pays auraient réussi à réduire la pauvreté urbaine (Uruguay, Cuba, Thaïlande, Malaisie, Afrique du Sud...). Au Brésil, depuis l'arrivée au pouvoir de Lula, le problème a été pris à bras-le-corps. Pour Raquel Rolnik, ministre de la Ville brésilienne, «cela ne marchera que si tout le monde participe, de la mairie aux ONG locales, mais à la condition impérative de s'appuyer sur un Etat fort et contraignant».
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8,9 milliards d'habitants en 2050, soit 2,5 milliards de plus qu'aujourd'hui.
1,2 milliard
C'est le nombre d'adolescents (10 à19 ans) dans le monde, chiffre le plus élevé jamais enregistré. D'ici à 2050, le nombre de personnes de plus de 60 ans aura triplé, à près de 2 milliards contre 606 millions aujourd'hui. Le nombre de personnes de plus de 80 ans augmentera encore plus, passant de 69 millions en 2000 à 379 millions en 2050, soit plus de cinq fois plus.
Les 49 pays les plus pauvres
verront leur population tripler et compteront 1,7 milliard d'habitants en 2050.
2$
Deux personnes sur cinq vivent avec moins de 2 dollars par jour. Il y aurait près d'un milliard de pauvres dans le monde, dont plus de 750 millions en zones urbaines, sans logement, ni services de base.
Plus de la moitié de la population vivra dans les villes en 2007. La population urbaine passera de 2,8 milliards en 2000 à 4,9 milliards en 2030.
«Les fruits de la mondialisation»
(croissance économique, salaires en hausse, meilleure qualité de la vie...), selon le dernier rapport de l'ONU sur l'habitat sont de plus en plus effacés par les aspects négatifs de l'urbanisation à outrance qui augmente la pauvreté et les inégalités.
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C'est une révolution planétaire, destructrice comme toutes les révolutions, et dont nul ne contrôle les effets déstabilisateurs. Un exode qui pousse les êtres humains à quitter par millions les zones rurales où l'humanité a vécu depuis la préhistoire vers des mégapoles de plus en plus monstrueuses et chaotiques. L'Europe et les Etats-Unis ont vécu cette révolution il y a plus d'un siècle. En ce début de XXIe siècle, l'immense migration, qu'alimentent la fascination pour les feux de la ville et l'espoir d'échapper à la misère abrutissante de la terre, s'accélère et s'étend à toute la surface du globe. Dans deux ans, la majorité de l'humanité vivra dans des villes, pour la première fois de son histoire. Les monstres urbains grossissent à vue d'oeil dans les pays les plus pauvres, ceux où la croissance démographique est la plus forte.
Inégalités, injustices, misère, mais aussi violence, criminalité et corruption sont le prix de la mutation, que la mondialisation de l'économie amplifie. Il est vain de vouloir stopper la déferlante. Mais pas de l'endiguer et d'en tempérer les effets dévastateurs.
Faute de se pencher sur des damnés de la ville toujours plus nombreux, on court à des conflits violents entre les centres enrichis et les périphéries misérables d'un monde surpeuplé, dont la population se disputera des ressources naturelles surexploitées, scénario qui relève de plus en plus de la science, de moins en moins de la fiction.
Le défi, bien plus qu'économique, est politique. Les Etats ne sont impuissants en ce domaine qu'à la mesure de leur absence de volonté et de coopération. Assurer le succès de l'urbanisation en y consacrant toutes les ressources possibles est un impératif de sécurité, nationale et internationale.
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A Bombay, le héros de tous les bidonvilles
Jokin fédère les efforts pour améliorer les conditions sanitaires en Inde et ailleurs.
Par Pierre PRAKASH
jeudi 16 septembre 2004 (Liberation - 06:00)
Bombay envoyé spécial
«Je dois être le seul homme au monde à côtoyer les plus grands chefs d'Etat de la planète tout en habitant dans un bidonville.» Joaquim Arumuthan, plus connu sous son surnom de Jokin, n'est pas peu fier de lui. Avec raison. A 58 ans, ce petit homme qui n'a connu que la vie du trottoir oeuvre depuis plus de trente ans pour l'amélioration des conditions de vie dans les bidonvilles, avec des résultats impressionnants. A la tête d'une très informelle Fédération internationale des habitants des bidonvilles, il travaille aujourd'hui dans 21 pays en développement, construisant des toilettes et des habitations par milliers, créant des groupes de microcrédit et poussant les autorités à se préoccuper des quartiers les plus défavorisés. L'efficacité est telle que, des municipalités du tiers-monde à la Banque mondiale en passant par les gouvernements du Kenya, des Philippines ou encore du Cambodge, on se l'arrache. En 2001, il a même été invité à s'exprimer devant l'Assemblée générale de l'ONU. «Nous avions fait une démonstration en construisant une maison et des toilettes grandeur nature dans le siège de New York, raconte un membre de son équipe. Kofi Annan a été très impressionné par notre savoir-faire.»
Bulldozers. «Mon principe de base est simple : il ne faut pas attendre que l'aide vienne des pouvoirs publics, il faut se botter le cul», explique Jokin avec son franc-parler habituel. «C'est à nous de prendre en main notre propre développement, de montrer ce qu'on sait faire. Car si on présente un projet efficace, avec un modèle déjà opérationnel, les bailleurs de fonds sont toujours prêts à le financer, pour la simple et bonne raison qu'ils n'ont eux-mêmes aucune idée de la manière dont il faut s'y prendre. A Kampala [Ouganda], par exemple, nous avons commencé par construire 10 toilettes, à nos frais. Dès que la municipalité les a vues, elle nous en a commandé 50.»
Culotté, Jokin n'hésite pas à choquer ses interlocuteurs pour les faire sortir de leur torpeur : «L'an dernier, j'ai été voir le Premier ministre indien et je l'ai prié de bien vouloir regarder un petit film que j'avais monté avec des images de gens chiant dans les rues de Bombay. Une heure après, il débloquait 4 milliards de roupies pour améliorer les conditions d'hygiène dans les bidonvilles.»
«Le projet a commencé dans les années 70», poursuit le héros des pauvres de Bombay tout en gérant les dizaines de demandes que viennent lui soumettre en mains propres les plus démunis de la capitale financière indienne. «A l'origine, il ne s'agissait que d'empêcher les autorités de raser les bidonvilles sans fournir de solutions alternatives. J'ai d'abord mobilisé les gens dans mon quartier, puis j'ai étendu le mouvement à tous les bidonvilles de Bombay. Quand les bulldozers se pointaient, on était tellement nombreux qu'ils n'osaient rien faire. Après, nous avons créé un groupe de microcrédit pour les femmes, puis élargi le champ d'action au développement en général. Aujourd'hui, notre réseau touche 51 villes indiennes, 12 pays asiatiques et 9 pays africains.»
Projets pilotes. Symbole du gigantisme de l'opération, la branche de Bombay regroupe à elle seule 235 000 familles. Résultat : la Fédération est devenue incontournable pour tout projet municipal touchant aux slums. Au niveau national, 230 000 femmes participent aux groupes de microcrédit, système qui vise à améliorer les conditions financières des familles les plus démunies et à rehausser le rôle de la femme dans des milieux souvent très inégalitaires. Ce système de fonds communs a aussi été utilisé pour assurer les «projets pilotes» destinés à convaincre les bailleurs de fonds. Aujourd'hui, la fédération reçoit des millions d'euros en provenance d'institutions aussi prestigieuses que la Banque mondiale ou la Banque asiatique de développement.
«Ces couillons débarquent toujours avec leurs gros sabots en étant persuadés qu'ils ont tout à nous apprendre, mais ils ne connaissent pas la réalité du terrain», poursuit Jokin, lui-même débarqué à 16 ans dans les rues de Bombay. «Qu'ils financent, oui, mais qu'ils nous laissent le soin de gérer les projets ! Nous sommes bien plus qualifiés qu'eux pour ça.» Et de donner son exemple favori : «Pendant sept ans, la Banque mondiale a envoyé des experts à Bombay pour élaborer un projet de construction de toilettes publiques dans les bidonvilles. Ils n'ont pas été foutus d'en construire une seule ! En plus, ils ne savent même pas comment on chie dans ce pays ! Ils allaient nous coller des modèles occidentaux alors qu'on n'utilise que des chiottes à la turque ! Quand ils sont venus nous voir, ils en étaient encore à faire des plans de la ville, alors que nous avons depuis des années des cartes qui détaillent la moindre cabane. Ils ont fini par nous confier le projet. En deux ans, nous avons construit plus de 6 000 toilettes.»
Dans le quartier de Dharavi, taudis géant de 600 000 habitants connu comme le plus grand bidonville d'Asie, l'impact est évident. Au milieu du capharnaüm, des immeubles parfaitement entretenus abritent des rangées de toilettes impeccables. «Ce bloc compte 40 toilettes et dessert 200 à 300 familles», explique Kannan, le gardien d'un de ces complexes. «Chacune d'entre elles paye 20 roupies [0,35 euro] par mois pour en bénéficier. Les autres payent 1 roupie à chaque utilisation. C'est suffisant pour payer l'entretien, l'électricité et mon salaire.» A proximité, les toilettes de la municipalité puent à 20 mètres à la ronde. Bien qu'elles soient gratuites, «plus personne ne s'en sert, témoigne un passant, car elles ne sont jamais entretenues».
Emplois. Introduction des toilettes à Kampala, construction de 40 000 habitations cette année à Bombay, mise en place de 4 000 groupes de microcrédit en Afrique du Sud ou encore accord avec les autorités cambodgiennes pour travailler à la réhabilitation de cent bidonvilles par an : la liste des prouesses de la fédération est aussi longue qu'impressionnante. Ses projets créent souvent des emplois, puisque les travaux de construction sont assurés par les gens du quartier. Les branches des différents pays sont autonomes, mais le réseau international se réunit deux fois par an, et des programmes d'échanges sont régulièrement organisés. Réclamé partout sur la planète, Jokin emmène toujours avec lui des membres de la fédération de Bombay pour parler de leur expérience et superviser les stages de formation. «Le plus difficile, dans ce type de projet, c'est de convaincre les gens de prendre eux-mêmes leur avenir en main», conclut-il. «La plupart préfèrent rester les bras croisés en attendant que leur gouvernement s'occupe d'eux. Mais les gouvernements se foutent des pauvres. La seule solution pour qu'ils s'intéressent à nous, c'est de montrer qu'on sait s'organiser tout seuls.»
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A Medellin, un téléphérique au-dessus de la misère
Des télécabines désenclavent les bidonvilles des collines, et leur installation a «assaini» une zone dangereuse.
Par Michel TAILLE
jeudi 16 septembre 2004 (Liberation - 06:00)
Medellin envoyé spécial
omme tous les soirs depuis plus d'un mois, Ramon s'apprête à s'envoler au-dessus d'une mer de petites maisons. «C'est confortable, vous allez voir», lance-t-il devant les télécabines flambant neuves. Après sa journée de travail dans un supermarché des quartiers chics, le jeune homme s'est habitué au ballet silencieux de ce «Metrocable» pour rentrer dans les bidonvilles des collines du nord-est de Medellin. Inaugurés le 30 juillet, 90 «oeufs» avalent 400 mètres de dénivelé au-dessus d'un dédale de ruelles. Comme Ramon, 15 000 habitants des collines empruntent tous les jours le Metrocable pour aller travailler en ville.
Ouvriers, vendeurs ambulants ou petits employés, ils vivaient à l'écart du tracé du métro, ouvert il y a neuf ans, alors qu'«ils constituent le réservoir de main-d'oeuvre non qualifiée de la métropole», selon Juan Alvaro Gonzalez, directeur de l'action sociale du Métro de Medellin, cité de trois millions d'habitants. Aujourd'hui, ils utilisent les télécabines puis le métro avec le même ticket. Ils ne paient plus, comme avant, les bus qui se traînaient aux heures de pointe. «J'économise presque 2 000 pesos [0,65 euro] par jour, le prix du repas», explique Ramon alors que sa cabine progresse vers la première des quatre stations. En bas, où l'on perçoit le bruit des jeux des enfants et les haut-parleurs des marchands de quatre-saisons, les maisons entassent leurs étages de briques, élevés au fil des mariages et des naissances. Dans ce fatras urbain, il a fallu racheter presque 300 bâtiments construits sans titre de propriété pour «dresser des pylônes à la place des maisons», raconte Benjamin Dumesne, chef de projet du constructeur français du téléphérique, Poma.
Déminage. Sur les premières dizaines de mètres de montée, les toits de tôle lestés de parpaings alternent avec les terrasses où des gamins tirent des cerfs-volants de papier. Au fur et à mesure que la cabine s'élève, les constructions se font plus précaires, des îlots de verdure émergent dans les cours et les rues se transforment en un labyrinthe sillonné de bus poussifs. «Les gens construisent là où ils trouvent un bout de terrain libre», explique Ramon, en désignant une maison en équilibre sur un à-pic. Pendant longtemps, cet enchevêtrement de terrasses et d'escaliers a servi de sanctuaire à la guérilla urbaine. Dès la fin des années 80, à l'époque de Pablo Escobar, les assassins se recrutaient parmi les adolescents des quartiers populaires, organisés en bandes rivales. Entre deux fusillades, «je me suis fait voler la caisse onze fois», raconte Teresa, qui vend de la friture dans les rues de Santo Domingo, sous la station la plus haute des télécabines. Milices urbaines, guérillas d'extrême gauche puis leurs ennemis paramilitaires ont chassé les bandes à leur manière. «On trouvait deux morts un jour, trois le lendemain», se souvient Nelly Cifuentes, une grand-mère qui dit avoir souvent entendu les balles siffler au-dessus de sa maison. Les employés du métro ont dû déminer le terrain au sens propre : «Quand j'allais parler du projet aux habitants, relate Juan Alvaro Gonzalez, les miliciens m'arrêtaient pour vérifier que je n'étais pas policier.»
Projets sociaux. Malgré des attentats, la police est finalement revenue, après des offensives militaires musclées. La municipalité a accompagné les télécabines de projets sociaux, tels que parcs et bibliothèques. Le recrutement de 350 ouvriers du secteur pour la construction du Metrocable a achevé de séduire les habitants. «C'est l'orgueil du quartier», dit Nelly Cifuentes. Plusieurs pénibles volées d'escaliers plus haut, les maisons sont encore en planches et carton, les graffitis des groupes armés persistent et Nubia, dans sa cahute au sol d'argile, snobe les télécabines : «Trop loin» par rapport aux vieux bus qui passent tout près, estime cette vendeuse ambulante, chassée de sa terre, comme des dizaines d'autres paysans, par la guerre civile ou la pauvreté.
L'ONU se penche sur la gangrène urbaine
Au coeur du Forum mondial de Barcelone, les conclusions inquiétantes d'un rapport sur l'accroissement des villes et de la pauvreté.
Par François MUSSEAU
jeudi 16 septembre 2004 (Liberation - 06:00)
Barcelone envoyé spécial
La croissance galopante des villes est devenue l'un des problèmes majeurs de la planète. C'est le message alarmiste qu'ont lancé experts, chefs de gouvernement et maires de grandes agglomérations à l'occasion du Forum mondial urbain organisé par l'ONU, qui se tient cette semaine à Barcelone. Environ la moitié de la population mondiale vit aujourd'hui dans les villes, proportion qui devrait atteindre les 63 % dans quinze ans. «L'intensification des processus de migration, du commerce et des échanges, loin de générer la dispersion, a consolidé le rôle central des villes, mais aussi accru les maux urbains : criminalité, surpopulation, pauvreté, dégâts environnementaux», lit-on dans un épais rapport publié par ONU-Habitat (1). Lors de l'ouverture du forum, la présidente, Anna Tibaijuka, a même fait un constat d'échec : «Il y a quatre ans déjà, les leaders mondiaux avaient admis l'urgence des problèmes. Mais, dans la pratique, la plupart n'ont pas appliqué nos recommandations.» Et d'ajouter : «Dans les villes des pays en voie de développement, les conséquences socio-économiques de la mondialisation restreignent l'accès aux infrastructures de base, aux logements, et favorisent la création et l'extension de bidonvilles.»
Obstacles. La pauvreté urbaine est la principale préoccupation de l'ONU. Si, aujourd'hui, 1 milliard de personnes vivent dans des bidonvilles, ce chiffre devrait doubler d'ici à 2020. «Ce développement est exponentiel dans les mégalopoles du tiers-monde et on ne sait pas comment l'arrêter. Il faudrait au moins empêcher la création de nouveaux bidonvilles», estime Jeffrey Sachs, un des coordinateurs de ONU-Habitat. En septembre 2000, 137 chefs d'Etat réunis à New York s'étaient engagés à parvenir à des «villes sans taudis». Dans la plupart des cas, il a fallu déchanter. Face aux tentacules de la pauvreté urbaine, le principal objectif onusien consiste désormais à améliorer la vie de 100 millions d'habitants des bidonvilles d'ici à 2015, en fonction de cinq paramètres: eau potable, accès aux services sanitaires, éducation, entassement (deux personnes maximum par pièce) et sécurité du régime foncier.
Les experts reconnaissent que les bons projets d'éradication des bidonvilles ne manquent pas (en Inde, en Thaïlande, en Afrique du Sud, en Argentine...). Mais les Etats constituent souvent un obstacle. «En soi, dit Jeffrey Sachs, on est capable de réunir les fonds suffisants, mais souvent on se heurte à des gouvernements qui nous empêchent de traiter directement avec les municipalités.» Selon Onu-Habitat, 75 pays en voie de développement auraient fourni un rapport national, mais sans tenir compte des statistiques municipales (inscription dans les écoles, accès à la santé, système d'égouts, etc.), «si bien, poursuit Jeffrey Sachs, que les rapports sont imprécis et ne nous permettent pas de lancer des plans d'action».
Taudis. Il est plus facile d'agir, bien sûr, lorsqu'il y a une réelle volonté politique. Le Mexique, qui compte 28 millions de personnes en situation de pauvreté, est cité en exemple par ONU-Habitat. Dans ce pays nord-américain, le gouvernement a identifié 2 000 «zones de marginalité urbaine» réparties dans 364 villes, mais dont une bonne partie se situe dans le district fédéral, Mexico. «La seule solution a consisté à acheter du terrain pour construire des logements sociaux. Nous l'avons fait par-delà les clivages politiques», explique Jose Tamayo, au nom du gouvernement mexicain. Avec le soutien des municipalités et des Etats, ce dernier a dépensé 500 millions de dollars. «Ce n'est pas une somme faramineuse, mais on a constaté un ralentissement de la croissance des zones de taudis dans ce pays. Cet effort montre que nos objectifs sont réalisables», constate Nefise Bazoglu, une responsable d'ONU-Habitat.
La Chine, qui défend une «stratégie préventive», a construit 6 millions de logements nouveaux par an depuis 1998 pour absorber un exode rural effréné, dit Nie Meicheng, présidente de la société étatique du logement. Autre bon élève : la ville d'Alep, deuxième ville et poumon économique de la Syrie, 500 000 habitants en 1950, 2,7 millions aujourd'hui, dont 40 % résident dans des zones pudiquement qualifiées d'«informelles». Pour le maire, Maan Chabli, «nous allions à la catastrophe : nous avons créé un observatoire urbain, identifié des zones marginalisées où nous travaillons sur la propreté, les égouts et les espaces verts, le tout en collaborant avec les conseils municipaux, les associations locales et des étudiants volontaires».
D'après une étude de l'ONU menée entre 1990 et 2001, certains pays auraient réussi à réduire la pauvreté urbaine (Uruguay, Cuba, Thaïlande, Malaisie, Afrique du Sud...). Au Brésil, depuis l'arrivée au pouvoir de Lula, le problème a été pris à bras-le-corps. Pour Raquel Rolnik, ministre de la Ville brésilienne, «cela ne marchera que si tout le monde participe, de la mairie aux ONG locales, mais à la condition impérative de s'appuyer sur un Etat fort et contraignant».
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8,9 milliards d'habitants en 2050, soit 2,5 milliards de plus qu'aujourd'hui.
1,2 milliard
C'est le nombre d'adolescents (10 à19 ans) dans le monde, chiffre le plus élevé jamais enregistré. D'ici à 2050, le nombre de personnes de plus de 60 ans aura triplé, à près de 2 milliards contre 606 millions aujourd'hui. Le nombre de personnes de plus de 80 ans augmentera encore plus, passant de 69 millions en 2000 à 379 millions en 2050, soit plus de cinq fois plus.
Les 49 pays les plus pauvres
verront leur population tripler et compteront 1,7 milliard d'habitants en 2050.
2$
Deux personnes sur cinq vivent avec moins de 2 dollars par jour. Il y aurait près d'un milliard de pauvres dans le monde, dont plus de 750 millions en zones urbaines, sans logement, ni services de base.
Plus de la moitié de la population vivra dans les villes en 2007. La population urbaine passera de 2,8 milliards en 2000 à 4,9 milliards en 2030.
«Les fruits de la mondialisation»
(croissance économique, salaires en hausse, meilleure qualité de la vie...), selon le dernier rapport de l'ONU sur l'habitat sont de plus en plus effacés par les aspects négatifs de l'urbanisation à outrance qui augmente la pauvreté et les inégalités.
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C'est une révolution planétaire, destructrice comme toutes les révolutions, et dont nul ne contrôle les effets déstabilisateurs. Un exode qui pousse les êtres humains à quitter par millions les zones rurales où l'humanité a vécu depuis la préhistoire vers des mégapoles de plus en plus monstrueuses et chaotiques. L'Europe et les Etats-Unis ont vécu cette révolution il y a plus d'un siècle. En ce début de XXIe siècle, l'immense migration, qu'alimentent la fascination pour les feux de la ville et l'espoir d'échapper à la misère abrutissante de la terre, s'accélère et s'étend à toute la surface du globe. Dans deux ans, la majorité de l'humanité vivra dans des villes, pour la première fois de son histoire. Les monstres urbains grossissent à vue d'oeil dans les pays les plus pauvres, ceux où la croissance démographique est la plus forte.
Inégalités, injustices, misère, mais aussi violence, criminalité et corruption sont le prix de la mutation, que la mondialisation de l'économie amplifie. Il est vain de vouloir stopper la déferlante. Mais pas de l'endiguer et d'en tempérer les effets dévastateurs.
Faute de se pencher sur des damnés de la ville toujours plus nombreux, on court à des conflits violents entre les centres enrichis et les périphéries misérables d'un monde surpeuplé, dont la population se disputera des ressources naturelles surexploitées, scénario qui relève de plus en plus de la science, de moins en moins de la fiction.
Le défi, bien plus qu'économique, est politique. Les Etats ne sont impuissants en ce domaine qu'à la mesure de leur absence de volonté et de coopération. Assurer le succès de l'urbanisation en y consacrant toutes les ressources possibles est un impératif de sécurité, nationale et internationale.
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A Bombay, le héros de tous les bidonvilles
Jokin fédère les efforts pour améliorer les conditions sanitaires en Inde et ailleurs.
Par Pierre PRAKASH
jeudi 16 septembre 2004 (Liberation - 06:00)
Bombay envoyé spécial
«Je dois être le seul homme au monde à côtoyer les plus grands chefs d'Etat de la planète tout en habitant dans un bidonville.» Joaquim Arumuthan, plus connu sous son surnom de Jokin, n'est pas peu fier de lui. Avec raison. A 58 ans, ce petit homme qui n'a connu que la vie du trottoir oeuvre depuis plus de trente ans pour l'amélioration des conditions de vie dans les bidonvilles, avec des résultats impressionnants. A la tête d'une très informelle Fédération internationale des habitants des bidonvilles, il travaille aujourd'hui dans 21 pays en développement, construisant des toilettes et des habitations par milliers, créant des groupes de microcrédit et poussant les autorités à se préoccuper des quartiers les plus défavorisés. L'efficacité est telle que, des municipalités du tiers-monde à la Banque mondiale en passant par les gouvernements du Kenya, des Philippines ou encore du Cambodge, on se l'arrache. En 2001, il a même été invité à s'exprimer devant l'Assemblée générale de l'ONU. «Nous avions fait une démonstration en construisant une maison et des toilettes grandeur nature dans le siège de New York, raconte un membre de son équipe. Kofi Annan a été très impressionné par notre savoir-faire.»
Bulldozers. «Mon principe de base est simple : il ne faut pas attendre que l'aide vienne des pouvoirs publics, il faut se botter le cul», explique Jokin avec son franc-parler habituel. «C'est à nous de prendre en main notre propre développement, de montrer ce qu'on sait faire. Car si on présente un projet efficace, avec un modèle déjà opérationnel, les bailleurs de fonds sont toujours prêts à le financer, pour la simple et bonne raison qu'ils n'ont eux-mêmes aucune idée de la manière dont il faut s'y prendre. A Kampala [Ouganda], par exemple, nous avons commencé par construire 10 toilettes, à nos frais. Dès que la municipalité les a vues, elle nous en a commandé 50.»
Culotté, Jokin n'hésite pas à choquer ses interlocuteurs pour les faire sortir de leur torpeur : «L'an dernier, j'ai été voir le Premier ministre indien et je l'ai prié de bien vouloir regarder un petit film que j'avais monté avec des images de gens chiant dans les rues de Bombay. Une heure après, il débloquait 4 milliards de roupies pour améliorer les conditions d'hygiène dans les bidonvilles.»
«Le projet a commencé dans les années 70», poursuit le héros des pauvres de Bombay tout en gérant les dizaines de demandes que viennent lui soumettre en mains propres les plus démunis de la capitale financière indienne. «A l'origine, il ne s'agissait que d'empêcher les autorités de raser les bidonvilles sans fournir de solutions alternatives. J'ai d'abord mobilisé les gens dans mon quartier, puis j'ai étendu le mouvement à tous les bidonvilles de Bombay. Quand les bulldozers se pointaient, on était tellement nombreux qu'ils n'osaient rien faire. Après, nous avons créé un groupe de microcrédit pour les femmes, puis élargi le champ d'action au développement en général. Aujourd'hui, notre réseau touche 51 villes indiennes, 12 pays asiatiques et 9 pays africains.»
Projets pilotes. Symbole du gigantisme de l'opération, la branche de Bombay regroupe à elle seule 235 000 familles. Résultat : la Fédération est devenue incontournable pour tout projet municipal touchant aux slums. Au niveau national, 230 000 femmes participent aux groupes de microcrédit, système qui vise à améliorer les conditions financières des familles les plus démunies et à rehausser le rôle de la femme dans des milieux souvent très inégalitaires. Ce système de fonds communs a aussi été utilisé pour assurer les «projets pilotes» destinés à convaincre les bailleurs de fonds. Aujourd'hui, la fédération reçoit des millions d'euros en provenance d'institutions aussi prestigieuses que la Banque mondiale ou la Banque asiatique de développement.
«Ces couillons débarquent toujours avec leurs gros sabots en étant persuadés qu'ils ont tout à nous apprendre, mais ils ne connaissent pas la réalité du terrain», poursuit Jokin, lui-même débarqué à 16 ans dans les rues de Bombay. «Qu'ils financent, oui, mais qu'ils nous laissent le soin de gérer les projets ! Nous sommes bien plus qualifiés qu'eux pour ça.» Et de donner son exemple favori : «Pendant sept ans, la Banque mondiale a envoyé des experts à Bombay pour élaborer un projet de construction de toilettes publiques dans les bidonvilles. Ils n'ont pas été foutus d'en construire une seule ! En plus, ils ne savent même pas comment on chie dans ce pays ! Ils allaient nous coller des modèles occidentaux alors qu'on n'utilise que des chiottes à la turque ! Quand ils sont venus nous voir, ils en étaient encore à faire des plans de la ville, alors que nous avons depuis des années des cartes qui détaillent la moindre cabane. Ils ont fini par nous confier le projet. En deux ans, nous avons construit plus de 6 000 toilettes.»
Dans le quartier de Dharavi, taudis géant de 600 000 habitants connu comme le plus grand bidonville d'Asie, l'impact est évident. Au milieu du capharnaüm, des immeubles parfaitement entretenus abritent des rangées de toilettes impeccables. «Ce bloc compte 40 toilettes et dessert 200 à 300 familles», explique Kannan, le gardien d'un de ces complexes. «Chacune d'entre elles paye 20 roupies [0,35 euro] par mois pour en bénéficier. Les autres payent 1 roupie à chaque utilisation. C'est suffisant pour payer l'entretien, l'électricité et mon salaire.» A proximité, les toilettes de la municipalité puent à 20 mètres à la ronde. Bien qu'elles soient gratuites, «plus personne ne s'en sert, témoigne un passant, car elles ne sont jamais entretenues».
Emplois. Introduction des toilettes à Kampala, construction de 40 000 habitations cette année à Bombay, mise en place de 4 000 groupes de microcrédit en Afrique du Sud ou encore accord avec les autorités cambodgiennes pour travailler à la réhabilitation de cent bidonvilles par an : la liste des prouesses de la fédération est aussi longue qu'impressionnante. Ses projets créent souvent des emplois, puisque les travaux de construction sont assurés par les gens du quartier. Les branches des différents pays sont autonomes, mais le réseau international se réunit deux fois par an, et des programmes d'échanges sont régulièrement organisés. Réclamé partout sur la planète, Jokin emmène toujours avec lui des membres de la fédération de Bombay pour parler de leur expérience et superviser les stages de formation. «Le plus difficile, dans ce type de projet, c'est de convaincre les gens de prendre eux-mêmes leur avenir en main», conclut-il. «La plupart préfèrent rester les bras croisés en attendant que leur gouvernement s'occupe d'eux. Mais les gouvernements se foutent des pauvres. La seule solution pour qu'ils s'intéressent à nous, c'est de montrer qu'on sait s'organiser tout seuls.»
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A Medellin, un téléphérique au-dessus de la misère
Des télécabines désenclavent les bidonvilles des collines, et leur installation a «assaini» une zone dangereuse.
Par Michel TAILLE
jeudi 16 septembre 2004 (Liberation - 06:00)
Medellin envoyé spécial
omme tous les soirs depuis plus d'un mois, Ramon s'apprête à s'envoler au-dessus d'une mer de petites maisons. «C'est confortable, vous allez voir», lance-t-il devant les télécabines flambant neuves. Après sa journée de travail dans un supermarché des quartiers chics, le jeune homme s'est habitué au ballet silencieux de ce «Metrocable» pour rentrer dans les bidonvilles des collines du nord-est de Medellin. Inaugurés le 30 juillet, 90 «oeufs» avalent 400 mètres de dénivelé au-dessus d'un dédale de ruelles. Comme Ramon, 15 000 habitants des collines empruntent tous les jours le Metrocable pour aller travailler en ville.
Ouvriers, vendeurs ambulants ou petits employés, ils vivaient à l'écart du tracé du métro, ouvert il y a neuf ans, alors qu'«ils constituent le réservoir de main-d'oeuvre non qualifiée de la métropole», selon Juan Alvaro Gonzalez, directeur de l'action sociale du Métro de Medellin, cité de trois millions d'habitants. Aujourd'hui, ils utilisent les télécabines puis le métro avec le même ticket. Ils ne paient plus, comme avant, les bus qui se traînaient aux heures de pointe. «J'économise presque 2 000 pesos [0,65 euro] par jour, le prix du repas», explique Ramon alors que sa cabine progresse vers la première des quatre stations. En bas, où l'on perçoit le bruit des jeux des enfants et les haut-parleurs des marchands de quatre-saisons, les maisons entassent leurs étages de briques, élevés au fil des mariages et des naissances. Dans ce fatras urbain, il a fallu racheter presque 300 bâtiments construits sans titre de propriété pour «dresser des pylônes à la place des maisons», raconte Benjamin Dumesne, chef de projet du constructeur français du téléphérique, Poma.
Déminage. Sur les premières dizaines de mètres de montée, les toits de tôle lestés de parpaings alternent avec les terrasses où des gamins tirent des cerfs-volants de papier. Au fur et à mesure que la cabine s'élève, les constructions se font plus précaires, des îlots de verdure émergent dans les cours et les rues se transforment en un labyrinthe sillonné de bus poussifs. «Les gens construisent là où ils trouvent un bout de terrain libre», explique Ramon, en désignant une maison en équilibre sur un à-pic. Pendant longtemps, cet enchevêtrement de terrasses et d'escaliers a servi de sanctuaire à la guérilla urbaine. Dès la fin des années 80, à l'époque de Pablo Escobar, les assassins se recrutaient parmi les adolescents des quartiers populaires, organisés en bandes rivales. Entre deux fusillades, «je me suis fait voler la caisse onze fois», raconte Teresa, qui vend de la friture dans les rues de Santo Domingo, sous la station la plus haute des télécabines. Milices urbaines, guérillas d'extrême gauche puis leurs ennemis paramilitaires ont chassé les bandes à leur manière. «On trouvait deux morts un jour, trois le lendemain», se souvient Nelly Cifuentes, une grand-mère qui dit avoir souvent entendu les balles siffler au-dessus de sa maison. Les employés du métro ont dû déminer le terrain au sens propre : «Quand j'allais parler du projet aux habitants, relate Juan Alvaro Gonzalez, les miliciens m'arrêtaient pour vérifier que je n'étais pas policier.»
Projets sociaux. Malgré des attentats, la police est finalement revenue, après des offensives militaires musclées. La municipalité a accompagné les télécabines de projets sociaux, tels que parcs et bibliothèques. Le recrutement de 350 ouvriers du secteur pour la construction du Metrocable a achevé de séduire les habitants. «C'est l'orgueil du quartier», dit Nelly Cifuentes. Plusieurs pénibles volées d'escaliers plus haut, les maisons sont encore en planches et carton, les graffitis des groupes armés persistent et Nubia, dans sa cahute au sol d'argile, snobe les télécabines : «Trop loin» par rapport aux vieux bus qui passent tout près, estime cette vendeuse ambulante, chassée de sa terre, comme des dizaines d'autres paysans, par la guerre civile ou la pauvreté.