View Full Version : Londres, muse des impressionnistes et capitale de la modernité sauvage


Cyril
October 14th, 2004, 04:39 PM
LE MONDE | 14.10.04 | 14h54

Dans son roman A rebours, Huysmans imagine que des Esseintes veuille visiter Londres. Il découvrirait "un Londres pluvieux, colossal, immense, puant la fonte échauffée et la suie, fumant sans relâche dans la brume". Il parcourrait "des enfilades de docks (. ..) à perte de vue, pleins de grues, de cabestans, de ballots, grouillant d'hommes perchés sur des mâts, à la califourchon sur des vergues et, sur les quais, des myriades d'autres hommes". Il verrait la métropole par excellence, celle où usines, gares, magasins, banques et immeubles s'entremêlent dans le désordre, le fracas et la fumée de l'industrie toute-puissante. C'est à Londres que Marx et Engels écrivent leurs principaux ouvrages, à commencer par Le Capital : ils y assistent au règne de la marchandise et à l'aliénation des ouvriers.

Quoi qu'ait écrit Walter Benjamin, Londres est, plus que Paris, la "capitale du XIXe siècle" aux yeux des contemporains. Paris est trop ordonnée et trop propre. Paris n'est pas un port, alors que, le long de la Tamise, jusque dans le centre, les fabriques et les entrepôts suivent le fleuve. Paris ne vit pas enveloppé dans la fumée du charbon qui alourdit et graisse le brouillard, devenu smog. Les journaux français ne cessent d'évoquer "ce bizarre composé de fumée de houille, d'odeurs de vase et d'œufs pourris", "voile épais et nauséabond" qui, obscurcissant tout, a la réputation de favoriser les "attentats de toute sorte", pickpockets et assassins. Les chiffres des historiens sont sidérants : 18 millions de tonnes de charbon brûlent chaque année dans Londres.

LA MÉTROPOLE MONSTRUEUSE

Pour l'hygiène, ce n'est pas mieux : en 1857, la Tamise reçoit chaque jour 250 tonnes de matières fécales, auxquelles s'ajoutent les déchets industriels. Les épidémies de choléra se succèdent, jusqu'à l'installation d'un système d'égouts, qui n'est achevé qu'en 1865. Si Paris est la modernité policée selon les plans du préfet Haussmann, Londres est la modernité sauvage et meurtrière. La plus intéressante à peindre, donc.

Géricault, le premier, en 1821, dessine sur la pierre lithographique quelques aspects de la ville. Un demi-siècle plus tard, en 1872, Gustave Doré illustre de ses planches méticuleuses London, a Pilgrimage, encyclopédie de la métropole monstrueuse, de Westminster par temps d'orage aux effrayantes cités ouvrières et aux rues encombrées de chariots, de fiacres et de passants. Que peint Camille Pissarro quand, en 1871, il fuit en Angleterre la guerre et la Commune ? Des chemins de fer et des locomotives : autrement dit le sujet d'un Turner célèbre, Pluie, vapeur, vitesse. Que peint Monet, autre réfugié ? Les bassins, les docks, les chalands : autres sujets propres à Turner renouvelés par Whistler dans ses eaux-fortes. Parcs et palais ne les intéressent pas. Observateurs de la vie moderne, ils en saisissent les motifs emblématiques, qu'ils retrouveront plus tard gare Saint- Lazare, à Argenteuil et au Havre. N'en viendrait-on pas à suggérer que l'impressionnisme est né sur le sol anglais, et non en Normandie ou en Ile-de-France, comme on le dit d'ordinaire ? Ce serait d'autant moins absurde que la peinture de paysage en France a été largement stimulée au début du XIXe siècle par les exemples de Bonington - qu'admirait tant Delacroix - et de Constable, sans même reparler encore de l'influence majeure de Turner.

L'attachement de Monet à ces signes du moderne découverts à Londres est tel que, trente ans plus tard, alors que, devenus banals dans toute l'Europe, ils ont cessé de surprendre, il les peint encore avec autant de plaisir qu'à ses débuts : trains passant sur le pont de Charing Cross, encombrements de véhicules sur Waterloo Bridge, cheminées d'usine derrière Big Ben.

Et smogévidemment : des nuées de smog qu'aucun soleil ne parvient à dissiper. "Dans Londres, par-dessus tout, ce que j'aime, c'est la brume", dit Monet à propos de l'un des sept séjours qu'il fit en 1887, 1888, 1898, 1899, 1900, 1901 et 1904. Quand il n'y en a pas, il s'affole.

A Alice, il raconte dans une lettre, le 4 mars 1900 : "En me levant, j'étais terrifié de voir qu'il n'y avait aucun brouillard, pas même l'ombre de brume ; j'étais anéanti et je voyais mes toiles fichues, mais petit à petit, les feux s'allumant, la fumée et la brume sont revenues." Grâce soit donc rendue à la pollution londonienne, car elle eut au moins un effet heureux : elle favorisa les expériences chromatiques de Monet.

Philippe Dagen

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 15.10.04

Cyril
October 14th, 2004, 04:41 PM
C'est le Londres de ces années-là qui me fascine :)

benmabillon
October 14th, 2004, 05:16 PM
Comme par hasard, les Londomaniaques tombent dans tous les pièges que les britanniques leurs tendent. Ici des conservateurs anglais (ou anglo-canadiens) on monté un truc à la gloire de l'Angleterre, une expo riquiqui que Paris accueille après les autres. Elle est jugée très sévèrement par les spécialistes, comme dans le papier di-dessous, tiré de La Tribune de l'Art.
(Quant aux extrapolations à partir de rien de Philippe Dagen, clown moustachu du journal Le Monde, selon lesquels Paris, qui accueillit le plus grand nombre d'artistes étrangers tout au long du 19eme siècle (et jusqu'à la fin des années 1960) n'était pas, alors, considérée comme capitale culturelle de l'Europe, c'est du n'importe quoi.)


Turner, Whistler, Monet

En associant trois noms illustres de l’histoire de la peinture (même si Whistler est un peu moins connu du grand public que Turner et Monet), les organisateurs de l’exposition qui vient de s’ouvrir au Grand Palais à Paris risquent assez peu l’échec médiatique. Epris de paysages, amateur de visions chromatiques, le visiteur moyen des expositions méga-palatiales ne rêve pas d’autre chose que de l’alignement de peintures colorées et séduisantes, de marines, de campagnes incandescentes, de couchers de soleils sanglants. Ne doutons pas que le public sera nombreux et respectueux de l’aura qui entoure ces artistes, peut-être un peu déçu seulement de la rapidité du parcours tant le Grand Palais l’a habitué aux visites marathon et aux catalogues à plusieurs centaines de numéros ; les représentants de la presse qui se bousculaient dans les salles lors de leur visite butaient eux-mêmes désespérément sur le dernier mur de l’exposition, visiblement déçus que l’on n’ait pas « rallongé la sauce ». Car il faut bien le dire, sous des dehors « démocratiques », il s’agit bien ici d’une exposition de spécialistes. Il va de soi que sous notre plume, ce qualificatif n’a rien que de positif. Tout ce qui est susceptible de faire réfléchir ne fût-ce qu’une minute le public doit être encouragé et la conjugaison d’un événement médiatique avec une réflexion scientifique n’est pas la moindre qualité de cette exposition. Que la réflexion aboutisse à une impasse ne doit pas gâcher notre plaisir : si l’un des enseignements de cette réunion d’œuvre est en effet le constat d’un échec, celui d’une histoire de l’art qui voudrait tout expliquer, la contemplation de quelques très beaux tableaux nous sauve finalement d’une « prise de tête » qui n’aurait pas d’autre justification que sa propre légitimation.

L’exposition propose en effet rien moins que dépister les intentions, les influences et les emprunts que Monet et Whistler auraient poursuivis, subis ou « complotés » face à l’art de Turner, impressionniste avant l’heure, champion pré-mortem de la modernité. Le projet résulte des travaux savants de Katharine Lochnan, conservateur au Musée des Beaux-Arts de l’Ontario (Toronto) à laquelle se sont associés les conservateurs du Musée d’Orsay et de la Tate Britain ainsi que divers spécialistes. Le catalogue, court mais dense, confirme par des essais de premier plan et des notices d’œuvres bienvenues, la solidité de l’entreprise et ses fondements scientifiques (voir par exemple le très intéressant article de J. Ribner sur la « poétique de la pollution » et l’influence du fog londonien sur la peinture de l’époque). A la faveur du projet, de nombreux éléments sont ainsi étudiés, de nombreuses sources dévoilées et l’on ne saurait douter de l’intérêt de ces recherches éminentes. D’où vient, alors, que l’exposition laisse perplexe ? On sort en effet de la visite de ces six salles avec un goût d’inachevé, le sentiment d’un rendez-vous, non pas raté, mais sans véritable objet. Aucun reproche pourtant ne saurait être fait à la scénographie sobre et aux salles successives. Peut-être le premier espace, qui recèle les principaux Turner, aurait-il supporté une couleur moins crûment orange, dont il nous semble qu’elle ne fait qu’accentuer par moment jusqu’au malaise la « couleur en délire » dénoncée jadis par le critique du Morning Herald. On y retrouve quelques très beaux tableaux, le merveilleux Canal de Chichester ou encore le Rameau d’or que n’a pas pu ne pas voir Gustave Moreau. Les salles suivantes agencent habilement les œuvres de Monet (y compris l’inévitable Impression soleil levant prêtée par le Musée Marmottan) et Whistler avec un souci de dialogue et un rappel épisodique de Turner à travers ses aquarelles. La salle circulaire confronte trois Monet et un nocturne du maître américain dont une autre salle réunit quelques admirables tableaux, plusieurs nocturnes parmi les plus beaux et la célèbre Fusée qui retombe objet du procès de l’artiste avec Ruskin. Une courte mais intéressante section, sans doute ajoutée à la demande française, clôt intelligemment l’exposition en évoquant les liens de Stéphane Mallarmé avec ces artistes.
Mais que retient-on de la visite, sinon qu’elle recèle nombre de belles œuvres ? Se voit-on convaincu de la validité d’une lignée qui regrouperait les trois rôles-titre dans une logique d’influence ? S’interroge-t-on sur la théorie anglo-saxonne qui affirme l’existence d’une concurrence Monet-Whistler, sorte de mésentente cordiale esthétique dont le juge suprême en statue du commandeur serait le spectre de Turner ? A-t-on même, selon l’avis plus modéré des commissaires français, plus prudents que leurs confrères d’Outre Manche et Atlantique, l’impression d’un dialogue subtil entre les esthétiques ? Force est de constater combien la réponse à des questions aussi impérieuses peut être ténue. Car la conviction avec laquelle on quitte l’exposition est surtout celle de l’irréductibilité des artistes dans leur génie. Faut-il vraiment croire Berthe Morisot, dont les mots sont inscrits sur un des murs de l’exposition, lorsqu’elle affirme que Whistler imite Turner, opinion simplificatrice s’il en fut, mais il est vrai que cette artiste n’était pas avare de lieux communs. Notre regard ne devrait-il pas être plus circonspect et éviter de tomber dans les pièges d’un comparatisme primaire, quand bien même il serait appuyé par des rencontres, des dates, des déclarations et le désir des historiens de ne rien laisser au hasard ? Quoi de commun, finalement, entre la gestuelle et la couleur « délirantes » d’un Turner, artiste du début du XIXe siècle, fasciné par le mouvement et soucieux de communiquer sa perception de l’atmosphère à travers une synthèse qui n’a rien de réaliste, le regard rétinien d’un Monet, à la touche divisée et au naturalisme incontestable et enfin les visions immobiles et planes d’un Whistler, contemplatif et mystérieux ? La juxtaposition de vues de la Tamise, de la Seine et de Venise ou de paysages maritimes ne peut manquer de produire quelque effet : le motif y est pour beaucoup ; mais là s’arrête la démonstration. Nul ne niera que les uns aient pu admirer l’autre ou se contempler l’un l’autre avec sympathie. Y a-t-il là grande découverte ? On se demande presque si cette problématique, intéressante à lire dans un ouvrage, ne devient pas contre-productive lorsqu’elle est mise en scène et si la confrontation des œuvres ne tourne pas à la faute de goût. Disons tout de suite que de ce combat improvisé Whistler sort grand gagnant ; placé à côté des huiles épaisses et matiéristes de Monet, les Nocturnes rayonnent de pureté et de sérénité ; plusieurs toiles du maître de Giverny , par comparaison, choquent presque par une certaine grossièreté ; et que dire des trois tableaux du même Monet qui clôturent l’exposition, trois huiles de 1897 dont les teintes et la composition atteignent presque à la mièvrerie ? Mais certaines aquarelles de Turner, auxquelles on ne s’arrêterait guère si on ne les savait signées de ce nom, ne sont pas en reste ; études ou pochades certes séduisantes mais dont on trouverait l’exemple similaire chez maints artistes sans que l’on y prêtât attention. La grande leçon de cette exposition est donc bien la révélation d’une certaine vacuité théorique, ce souci d’expliquer l’inexplicable et de vouloir échafauder dans une sorte d’esthétique génétique des hérédités et des héritages là où règnent essentiellement la singularité et le mystère des destins artistiques. Restent les œuvres.

Jean-David Jumeau-Lafond


Turner, Whistler Monet, du 11 octobre au 17 janvier 2005, Galeries nationales du Grand Palais. (l’exposition, inaugurée à Toronto, sera ensuite présentée à Londres, Tate Britain, 10 février – 15 mai 2005).

Commissariat : Katharine Lochnan, Sylvie Patin, Ian Warrell, Alison Smith

benmabillon
October 14th, 2004, 05:19 PM
C'est le Londres de ces années-là qui me fascine :)


C'est le Paris de ces années là qui me plait, c'est celui d'aujourd'hui qui me démange, c'est celui de demain qui m'inspire :)

Manuel
October 14th, 2004, 05:42 PM
La référence aux hygiénistes français montre aussi l'avance qu'avait Paris dans ce domaine. L'hygiène et l'ordre ont été les principaux fondements et moteurs du nouvel urbanisme anglais du début du XX, urbanisme qui a accouché des cités jardins etc...

Merci Cyril d'avoir posté cet article.
C'est en partie de ces récits et des peintures de Constable que je suis tombé amoureux. je suis fidèle. :)

Le regard contemporain sur Londres enrichit de son passé industriel sont une délectation pour moi. :)

Cyril
October 14th, 2004, 05:42 PM
Ben moi c'est le Londres de la révolution industrielle, ses trains, ses fumées d'usine, sa pauvreté, sa misère, ses docks, Jack L'éventreur etc...qui m'intéressent. :)
On ne peut plus aborder Londres sans être attaqué de toutes parts sur ce forum ;)

Phil
October 14th, 2004, 05:45 PM
N'exagerons rien, tu n'as été attaqué que d'une part ;)

SVP ne changez pas ce thread en Paris Vs Londres.

Cyril
October 14th, 2004, 05:46 PM
Là c'est Paris poudrée vs. Trashy London :D

benmabillon
October 14th, 2004, 06:25 PM
Paris peut toujours s'inspirer des bonnes choses à Londres; au 19eme Louis-Napoléon en exil là-bas avait admiré les grands parcs, d'où, une fois devenu Napoléon III, le bois de boulogne ou le parc des buttes chaumont (comme quoi, Londres c'est aussi la verdure qui plait tant à Madame Michu).
Mais je ne vois pas la recherche de bons conseils pour améliorer Paris dans les manifestations de Londolâtrie. Plutôt du blabla masochiste.

Metropolitan
October 14th, 2004, 06:30 PM
Pour moi, la capitale culturelle de l'Europe d'aujourd'hui est Berlin, et non Londres. ;)

Manuel
October 14th, 2004, 07:18 PM
Mais je ne vois pas la recherche de bons conseils pour améliorer Paris dans les manifestations de Londolâtrie. Plutôt du blabla masochiste.

d'une part les transpositions sont risquées et d'autres part elles seraient vaines. Londres s'inspire continuellement de ses rivales européennes notamment dans la recherche d'une urbanité sophistiquée, latine et acceuillante. Mais je pense qu'eux même prennent des risques à vouloir transposer la qualité de la vie urbaine des cités d'europe continentale.

PS : Haussmann lui même aurait mis la main sur les plans de Wren et aurait pompé une bonne partie. J'ai lu ça chez un historien anglais (me rappelle plus qui) et je suis resté un peu perplexe.

@Met
Pour moi la capitale culturelle de l'europe c Marne la Vallée.

MyNight
October 14th, 2004, 08:24 PM
Je ne voudrais pas prendre part à un débat qui me dépasse - je ne connais pas Londres - mais je dois dire que Paris au XIXème me fascine énormément, et que j'ai eu le temps de m'en imprégner à travers mes lectures... Je regrette de ne pas avoir connu ça. Une évocation que j'adore particulièrement, c'est celle de Huysmans dans "Là-Bas", où Paris n'était pas si poudrée que cela... ;)

Jonesy55
October 14th, 2004, 08:50 PM
@Met
Pour moi la capitale culturelle de l'europe c Marne la Vallée.

http://www.allposters.com/IMAGES/MCG/FD1325.jpg

Icône culturelle européenne!!

yvanh
October 14th, 2004, 08:57 PM
Pour moi, la capitale culturelle de l'Europe d'aujourd'hui est Berlin, et non Londres. ;)
dans le monde j'ai du mal à croire que c'est new york, les spectacles de broadway viennent de londres et de paris