JP
October 20th, 2004, 12:13 AM
Portzamparc fait le mur
Par Anne-Marie FEVRE
mercredi 13 octobre 2004 (Liberation - 06:00)
Portzamparc, Pluriel et singulier, au Palais des Beaux-Arts, 18 bis, rue
de Valmy, 59000, Lille. Exposition jusqu'au 10 janvier. 03 20 06 78 00
Les premiers pas dans une exposition sont déterminants, tout autant que l'accès à un bâtiment. L'architecte Christian de Portzamparc, qui insiste tant sur l'importance des «liaisons» et reste «très attaché au fait que l'architecture donne envie de bouger» (1), joue particulièrement bien l'entrée de l'exposition qui lui est consacrée à Lille 2004, au Palais des Beaux-Arts. Une pièce «tamis», dédiée à la seule excitation des sens, qui soulage de l'obligatoire décryptage.
Dans ce «sas», quelques éclats et extraits de ses architectures, dont un «anneau de Moebius» aplati, pur plaisir de la forme, mais pas gratuit puisqu'il représente la maquette d'une salle de musique imaginée pour Naja, au Japon, en 1992. Autour de ces feuilles courbes qui se tordent, deux écrans où défilent les images très picturales de matériaux constructifs, de couleurs, de lumières, de lignes... «Une exposition, cela doit être mieux qu'un beau livre, explique Portzamparc. On doit y éprouver une sensation physique.» Il ajoute: «Il faut intriguer, mais faire comprendre.» Avec un énoncé clair en trois propositions, le «Pluriel», c'est-à-dire l'urbanisme, la ville ; le «Singulier», ces objets «symboles comme les musées devenus les nouvelles cathédrales des cités» ; et le «Vertical», telle la tour-pont du Crédit lyonnais (1991-1995) qu'on peut voir «live» à Euralille, Portzamparc tient son pari de «donner à comprendre».
De la «fragmentation» qui unifie la Cité de la musique à Paris, à la «dilatation» appliquée à l'ambassade de France de Berlin, il nous propulse dans plus de vingt ans de travail. Grâce à une mise en relation équilibrée entre maquettes, qu'il sauvegarde en outil primordial, et la modélisation en 3D qui fait pénétrer virtuellement au coeur de ses projets et réalisations, sans aucune démesure ni trop-plein, la visite aux trois coins de sa recherche décrit la remise en jeu permanente de ce maître d'oeuvre, né en 1944 à Casablanca, lauréat du prix américain Pritzker en 1994, et Grand Prix d'urbanisme en 2004.
Musicalité. Il donne l'envie d'aller d'abord à Rio de Janeiro, Brésil, vers l'objet «singulier» que représente la Cidade da Musica Roberto-Marinho, en cours de construction (2002-2007). Atterrissage filmique, après une plongée satellite vers le site, sur la grande plaine urbanisée de Barra de Tijuca, entre plage, montagnes et condominiums d'habitations et bureaux. Sur ce site impossible mais tropical, bâtir une cité réunissant grandes et petites salles de musique, école, conservatoire et salles de cinéma, devient un enjeu «lyrique». Traversée virtuelle progressive de ce bâtiment belvédère, qui lévite sur un jardin tropical et sur un plan d'eau. Zoom sur la grande salle, modulable car à la fois philharmonique et opératique, entourée de tours-loges mobiles installées sur des rails. Portzamparc donne une musicalité à son vocabulaire * feuilles pliées, courbes, arcs, voûtes et rampes *, très attentionné à ce vaisseau aérien dévoué au public, et qui embrasse en plus la force du territoire alentour.
A New York, ville «verticale», Portzamparc est le seul architecte français à avoir élevé un nouveau gratte-ciel, la Tour LVMH, 57e Rue (1995-1999). Ce menhir de verre sablé de 112 mètres de haut, comme déhanché par ses prismes verticaux, non aligné sur la rue et qui ne fait pas le plein à tous les étages, se distingue des tours voisines par son asymétrie et sa luminosité. C'est «un corps» plus qu'une façade, évoquant le staccato jazzy. La Tour est montrée dans toute sa sculpturalité, mais on n'oublie pas que de son haut, de sa «magic room», on plane sur Central Park. Réinventer le quartier * un ensemble de jardins, rues, places et bâtiments, à la manière italienne *, c'est le côté «pluriel» de l'urbaniste Portzamparc. Il est étayé par sa théorie de l'«îlot ouvert», soit l'âge III de la ville. C'est-à-dire un refus du mitoyen entre les bâtiments, de l'alignement des façades sur rue. Au profit d'un puzzle ouvert et végétal, un paysage fragmenté qui doit organiser l'aléatoire sans être chaotique, riche de décalages, d'immeubles disparates, en cuivre ou en béton, très beaux ou moins réussis, «un assemblage d'un maximum de singularités.» Et des entre-deux. En totale opposition à l'îlot haussmannien rigide, à la rue moderne dictée par Le Corbusier, et aux condominiums internationaux, ces «catastrophiques villes privées et fermées».
Boulets et louanges. A Pékin, l'architecte travaille l'îlot en fonction des heures d'ensoleillement obligatoires et, là encore, la 3D permet de parcourir ce quartier aux volumes très différents, traversé par une rivière verte. En 2007 à Paris, on se promènera réellement dans l'îlot de Massena «Paris Rive Gauche», pour vérifier si l'hybridation entre pluriel et singulier réinvente la rue comme un «partage», un «jeu libre». En repensant à tous les boulets, ou toutes les louanges que Portzamparc a récoltés (trop baroque, trop formaliste, trop historiciste, si coloriste, si généreux, audacieux, accordéoniste...), on ira se poser, au Théâtre du Nord lillois, où est donnée la pièce Tierno Bokar, mise en scène par Peter Brook, une autre mise en espace des hommes. Et l'on se souviendra des mots énoncés par le sage Bokar: «La critique, c'est contagieux». Ou : «Il y a ma vérité, ta vérité, la vérité.»
(envoyée spéciale à Lille)
(1) Lire Christian de Portzamparc, texte de Gilles de Bure, éditions Terrail/Architecture.
Par Anne-Marie FEVRE
mercredi 13 octobre 2004 (Liberation - 06:00)
Portzamparc, Pluriel et singulier, au Palais des Beaux-Arts, 18 bis, rue
de Valmy, 59000, Lille. Exposition jusqu'au 10 janvier. 03 20 06 78 00
Les premiers pas dans une exposition sont déterminants, tout autant que l'accès à un bâtiment. L'architecte Christian de Portzamparc, qui insiste tant sur l'importance des «liaisons» et reste «très attaché au fait que l'architecture donne envie de bouger» (1), joue particulièrement bien l'entrée de l'exposition qui lui est consacrée à Lille 2004, au Palais des Beaux-Arts. Une pièce «tamis», dédiée à la seule excitation des sens, qui soulage de l'obligatoire décryptage.
Dans ce «sas», quelques éclats et extraits de ses architectures, dont un «anneau de Moebius» aplati, pur plaisir de la forme, mais pas gratuit puisqu'il représente la maquette d'une salle de musique imaginée pour Naja, au Japon, en 1992. Autour de ces feuilles courbes qui se tordent, deux écrans où défilent les images très picturales de matériaux constructifs, de couleurs, de lumières, de lignes... «Une exposition, cela doit être mieux qu'un beau livre, explique Portzamparc. On doit y éprouver une sensation physique.» Il ajoute: «Il faut intriguer, mais faire comprendre.» Avec un énoncé clair en trois propositions, le «Pluriel», c'est-à-dire l'urbanisme, la ville ; le «Singulier», ces objets «symboles comme les musées devenus les nouvelles cathédrales des cités» ; et le «Vertical», telle la tour-pont du Crédit lyonnais (1991-1995) qu'on peut voir «live» à Euralille, Portzamparc tient son pari de «donner à comprendre».
De la «fragmentation» qui unifie la Cité de la musique à Paris, à la «dilatation» appliquée à l'ambassade de France de Berlin, il nous propulse dans plus de vingt ans de travail. Grâce à une mise en relation équilibrée entre maquettes, qu'il sauvegarde en outil primordial, et la modélisation en 3D qui fait pénétrer virtuellement au coeur de ses projets et réalisations, sans aucune démesure ni trop-plein, la visite aux trois coins de sa recherche décrit la remise en jeu permanente de ce maître d'oeuvre, né en 1944 à Casablanca, lauréat du prix américain Pritzker en 1994, et Grand Prix d'urbanisme en 2004.
Musicalité. Il donne l'envie d'aller d'abord à Rio de Janeiro, Brésil, vers l'objet «singulier» que représente la Cidade da Musica Roberto-Marinho, en cours de construction (2002-2007). Atterrissage filmique, après une plongée satellite vers le site, sur la grande plaine urbanisée de Barra de Tijuca, entre plage, montagnes et condominiums d'habitations et bureaux. Sur ce site impossible mais tropical, bâtir une cité réunissant grandes et petites salles de musique, école, conservatoire et salles de cinéma, devient un enjeu «lyrique». Traversée virtuelle progressive de ce bâtiment belvédère, qui lévite sur un jardin tropical et sur un plan d'eau. Zoom sur la grande salle, modulable car à la fois philharmonique et opératique, entourée de tours-loges mobiles installées sur des rails. Portzamparc donne une musicalité à son vocabulaire * feuilles pliées, courbes, arcs, voûtes et rampes *, très attentionné à ce vaisseau aérien dévoué au public, et qui embrasse en plus la force du territoire alentour.
A New York, ville «verticale», Portzamparc est le seul architecte français à avoir élevé un nouveau gratte-ciel, la Tour LVMH, 57e Rue (1995-1999). Ce menhir de verre sablé de 112 mètres de haut, comme déhanché par ses prismes verticaux, non aligné sur la rue et qui ne fait pas le plein à tous les étages, se distingue des tours voisines par son asymétrie et sa luminosité. C'est «un corps» plus qu'une façade, évoquant le staccato jazzy. La Tour est montrée dans toute sa sculpturalité, mais on n'oublie pas que de son haut, de sa «magic room», on plane sur Central Park. Réinventer le quartier * un ensemble de jardins, rues, places et bâtiments, à la manière italienne *, c'est le côté «pluriel» de l'urbaniste Portzamparc. Il est étayé par sa théorie de l'«îlot ouvert», soit l'âge III de la ville. C'est-à-dire un refus du mitoyen entre les bâtiments, de l'alignement des façades sur rue. Au profit d'un puzzle ouvert et végétal, un paysage fragmenté qui doit organiser l'aléatoire sans être chaotique, riche de décalages, d'immeubles disparates, en cuivre ou en béton, très beaux ou moins réussis, «un assemblage d'un maximum de singularités.» Et des entre-deux. En totale opposition à l'îlot haussmannien rigide, à la rue moderne dictée par Le Corbusier, et aux condominiums internationaux, ces «catastrophiques villes privées et fermées».
Boulets et louanges. A Pékin, l'architecte travaille l'îlot en fonction des heures d'ensoleillement obligatoires et, là encore, la 3D permet de parcourir ce quartier aux volumes très différents, traversé par une rivière verte. En 2007 à Paris, on se promènera réellement dans l'îlot de Massena «Paris Rive Gauche», pour vérifier si l'hybridation entre pluriel et singulier réinvente la rue comme un «partage», un «jeu libre». En repensant à tous les boulets, ou toutes les louanges que Portzamparc a récoltés (trop baroque, trop formaliste, trop historiciste, si coloriste, si généreux, audacieux, accordéoniste...), on ira se poser, au Théâtre du Nord lillois, où est donnée la pièce Tierno Bokar, mise en scène par Peter Brook, une autre mise en espace des hommes. Et l'on se souviendra des mots énoncés par le sage Bokar: «La critique, c'est contagieux». Ou : «Il y a ma vérité, ta vérité, la vérité.»
(envoyée spéciale à Lille)
(1) Lire Christian de Portzamparc, texte de Gilles de Bure, éditions Terrail/Architecture.