benmabillon
October 21st, 2004, 03:34 PM
J'ai souvent dit sur ce forum que la londolâtrie a peu de rapport avec le réel. C'est pour moi juste une resucée du plan-media de la Mairie de Londres. Crier sur les toits que Paris est dépassé, pour que les gens s'interessent plus à la brumeuse bourgade tamisée. Depuis l'an passé Albion essaie de nous infliger un Traflagar dans l'art contemporain en mettant sa foire une semaine avant celle de Paris. Mais nos petits soldats-artiste-galleristes-collectioneurs ne s'avouent pas vaincus....
Face à la foire de Londres, peut-on encore sauver la Fiac ?
ADEN | 19.10.04
Le Paris de l'art contemporain est-il has been...? En décidant de se tenir une semaine avant la Fiac, Frieze, la nouvelle foire londonienne a choisi la guerre. Pour survivre, Paris mise sur la création.
Il y a une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne ? Frieze vieillit. En un an à peine, et deux versions, la londonienne et dernière-née des foires d'art contemporain a perdu cette vivacité qui, en 2003, avait épaté. Elle s'institutionnalise, offrant, entre deux artistes branchés, quelques pièces de qualité muséale : dessins de Robert Smithson, peintures de Chirico ou de Josef Albers. "Cela devient un Baselito, un petit Bâle, analyse le collectionneur Antoine de Galbert. Il n'y a plus ce côté frais, déjanté de l'année passée. Les gens sont arrivés avec une frénésie d'achat presque inquiétante. Je sens comme une bulle. Mais c'est sûr qu'il y a des belles pièces. J'en ai d'ailleurs acheté deux, petites."
"Il n'y a plus la même excitation, tout est plus sage, confirme le galeriste Kamel Mennour, et la foire semble pleine de ''must have'' : ces œuvres, comme celles de Richard Prince ou Franz West, que tout collectionneur digne de ce nom ''se doit'' d'avoir. Reste que tout est bien sûr de très bon niveau..." C'est la mauvaise nouvelle, pour la Fiac en tout cas. En vieillissant, Frieze se professionnalise. Forte de 150 galeries, elle s'est offert cette année les plus puissantes : tout New York et tout Londres se sont donné rendez-vous là : autant d'absents à la Fiac, qui se tient quelques jours plus tard... Champagne pour tout le monde, toilettes effet marbre : on oublie vite que l'on est sous une tente, au cœur de Regent's Park. "Ils jouent toujours la carte branchée, mais ils sont passés à un niveau supérieur, plus pro, plus classe, avec beaucoup de belles, grosses pièces", analyse Martin Béthenod, délégué aux arts plastiques.
L'année passée, entre 16 et 20 millions de livres s'étaient échangés ici. Les ventes de cette année ne sauraient être en deçà : dès le premier jour, tout part. Même les puérils chatons dessinés par le jeune Andy Warhol. Evidence pour tous : c'est une "foire pour collectionneurs". Tous sont d'ailleurs là, heureux de l'être : notamment les Français, comme les Galbert, les Lemaître, les Jeansolain. Eux viendront à la Fiac, ne serait-ce que par principe. Mais les autres ? Les Américains ? C'est tout le problème d'arriver une semaine après les réjouissances londoniennes. "Certains resteront pour la Fiac, mais beaucoup seront repartis avant, prédit une galeriste française. C'est malheureux à dire pour la France, mais c'est un peu les premiers qui gagnent. Les collectionneurs ne peuvent pas se permettre d'acheter à toutes les foires."
D'autant plus que la Fiac souffre d'un "gros défaut : son incapacité à mobiliser les collectionneurs étrangers. Elle n'a pas du tout une image dynamique à leurs yeux, insiste le galeriste Eric Dupont. Pour cela, il faudrait investir beaucoup : on n'a rien sans rien. Et quand on voit la marge nette que se fait Reed-OIP, l'opérateur du salon, c'est peut-être trop pour pouvoir investir..." Pourtant, promis juré, cette année, les collectionneurs vont être dorlotés comme jamais : un programme Very VIP leur est réservé qui, de vernissages en cocktails, tentera de leur montrer les mille tentations parisiennes. Quelques collections privées devraient même leur être spécialement ouvertes... Cette année, Reed-OIP (numéro un mondial du salon, c'est dire si la Fiac n'est pour eux qu'une goutte d'eau) multiplie donc les promesses d'amélioration. Mais, ces efforts sont insuffisants de l'avis de beaucoup : "Pour que cela aille mieux, c'est l'image de la France, davantage que celle de la foire, qu'il faudrait changer", insistent certains. "Jennifer Flay, la nouvelle directrice artistique de la Fiac, comprend nos propositions et nos critiques, mais elle est face à son directeur, Jean-Daniel Compain : ce sont deux mondes différents, explique un autre. Il nous a même dit que si les collectionneurs ne venaient pas, c'était parce que le niveau des stands était très moyen !" "La Fiac nous offre un mur, renchérit Serge Le Borgne, un des rares galeristes français à la dédaigner cette année. Ils sont obsédés par la rentabilité, pas par notre réussite. Ils sont incapables de travailler comme Bâle, même si le prix d'un stand y est le même. Que fait Samuel Keller, directeur d'Art Basel ? Il passe sa vie avec les collectionneurs : personne à Paris ne joue ce rôle. Même la foire de Bruxelles se débrouille mieux."
Comment sortir de cette impasse ? Plus que d'habitude, la Fiac se veut offensive, inventive, réactive. Plus que jamais, c'est une urgence : cette année, outre Frieze, toutes les foires d'automne se mettent en rang de bataille pour gagner la place de deuxième, derrière Bâle l'incontestable. Après un petit essoufflement, les salons de Berlin et Turin reprennent du poil de la bête. Quant à la foire de Cologne, fin octobre, elle s'offre un joli reliftage. Pourtant, les organisateurs de Frieze, Matthew Slotover et Amanda Sharp (fondateurs du magazine du même nom), ne semblent guère craindre la concurrence : "Nous avons pour objectif de devenir la meilleure foire d'art contemporain. Nous avons choisi le mois d'octobre car il s'est avéré que c'était le seul trimestre de l'année où il n'y avait pas déjà une foire majeure comme Bâle, Miami ou l'Armory Show..." "Frieze est nettement hostile à la France : une rivalité évidente nous oppose à elle, qui joue la carte fashion et trendy, insiste Bernard Zürcher, membre du comité de pilotage de la Fiac. Ils ont refusé toute discussion : on voulait leur proposer d'organiser un "Eurostar arty", pour faire circuler les collectionneurs d'une foire à l'autre, mais c'était hors de question pour eux. En choisissant d'ouvrir juste avant nous, ils nous déclarent la guerre en nous faisant le coup de ''la France, pays has been''. C'est en réponse à cela que nous avons décidé de tout miser sur la création émergeante, française et internationale, en créant un secteur ouvert aux galeries de moins de trois ans, Future Quake. La Fiac doit être un temps fort pour la jeune création, et la promouvoir. Nous voulons montrer qu'à Paris existe une vraie énergie."
Aller de l'avant, pour y trouver du nouveau : c'est la seule chance de la foire parisienne : "Quand Frieze met en avant le côté fashion, nous insistons sur la découverte, souligne Bernard Zürcher. La différence ? Le prix. La soif de ''tendance'' met le moindre jeunot à des prix déjà inabordables, elle brûle les artistes." Autre désir : aller, aussi, vers plus de profondeur. Car, comme l'analyse la galeriste Chantal Crousel, "l'ensemble de Frieze est pétillant, mais il y a beaucoup d'œuvres très immédiates, sans profondeur. Beaucoup de peinture très chère, qui ne laissera aucune trace dans dix ans. Comme si le médium en lui-même impliquait ces prix excessifs. Les gens ont besoin de grotesque luxueux, de trash chic. On a donc ici beaucoup d'éphémère, dans la continuité de la dernière foire de Bâle. Nous ne vivons pas un moment de grande réflexion. Mais nous comptons sur les gens sensibles pour s'intéresser à nos artistes. Même si Frieze s'adresse à des gens qui ont besoin d'être choqués, et que cela soit cher". C'est ainsi que entre quelques chefs-d'œuvre, on trouvait aussi sur Frieze, recyclé par les soins de l'artiste Yoshua Okon, du vomi humain tournant en circuit fermé.
Emmanuelle Lequeux
Fiac du 21 au 25 oct, Paris Expo, porte de Versailles, Paris 15e. Jeu de 12 h à 22 h, ven de 12 h à 20 h, sam et dim de 11 h à 20 h, lun de 12 h à 18 h. 15 €, tarif réduit 7,50 €. www.fiac-online.com.
Face à la foire de Londres, peut-on encore sauver la Fiac ?
ADEN | 19.10.04
Le Paris de l'art contemporain est-il has been...? En décidant de se tenir une semaine avant la Fiac, Frieze, la nouvelle foire londonienne a choisi la guerre. Pour survivre, Paris mise sur la création.
Il y a une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne ? Frieze vieillit. En un an à peine, et deux versions, la londonienne et dernière-née des foires d'art contemporain a perdu cette vivacité qui, en 2003, avait épaté. Elle s'institutionnalise, offrant, entre deux artistes branchés, quelques pièces de qualité muséale : dessins de Robert Smithson, peintures de Chirico ou de Josef Albers. "Cela devient un Baselito, un petit Bâle, analyse le collectionneur Antoine de Galbert. Il n'y a plus ce côté frais, déjanté de l'année passée. Les gens sont arrivés avec une frénésie d'achat presque inquiétante. Je sens comme une bulle. Mais c'est sûr qu'il y a des belles pièces. J'en ai d'ailleurs acheté deux, petites."
"Il n'y a plus la même excitation, tout est plus sage, confirme le galeriste Kamel Mennour, et la foire semble pleine de ''must have'' : ces œuvres, comme celles de Richard Prince ou Franz West, que tout collectionneur digne de ce nom ''se doit'' d'avoir. Reste que tout est bien sûr de très bon niveau..." C'est la mauvaise nouvelle, pour la Fiac en tout cas. En vieillissant, Frieze se professionnalise. Forte de 150 galeries, elle s'est offert cette année les plus puissantes : tout New York et tout Londres se sont donné rendez-vous là : autant d'absents à la Fiac, qui se tient quelques jours plus tard... Champagne pour tout le monde, toilettes effet marbre : on oublie vite que l'on est sous une tente, au cœur de Regent's Park. "Ils jouent toujours la carte branchée, mais ils sont passés à un niveau supérieur, plus pro, plus classe, avec beaucoup de belles, grosses pièces", analyse Martin Béthenod, délégué aux arts plastiques.
L'année passée, entre 16 et 20 millions de livres s'étaient échangés ici. Les ventes de cette année ne sauraient être en deçà : dès le premier jour, tout part. Même les puérils chatons dessinés par le jeune Andy Warhol. Evidence pour tous : c'est une "foire pour collectionneurs". Tous sont d'ailleurs là, heureux de l'être : notamment les Français, comme les Galbert, les Lemaître, les Jeansolain. Eux viendront à la Fiac, ne serait-ce que par principe. Mais les autres ? Les Américains ? C'est tout le problème d'arriver une semaine après les réjouissances londoniennes. "Certains resteront pour la Fiac, mais beaucoup seront repartis avant, prédit une galeriste française. C'est malheureux à dire pour la France, mais c'est un peu les premiers qui gagnent. Les collectionneurs ne peuvent pas se permettre d'acheter à toutes les foires."
D'autant plus que la Fiac souffre d'un "gros défaut : son incapacité à mobiliser les collectionneurs étrangers. Elle n'a pas du tout une image dynamique à leurs yeux, insiste le galeriste Eric Dupont. Pour cela, il faudrait investir beaucoup : on n'a rien sans rien. Et quand on voit la marge nette que se fait Reed-OIP, l'opérateur du salon, c'est peut-être trop pour pouvoir investir..." Pourtant, promis juré, cette année, les collectionneurs vont être dorlotés comme jamais : un programme Very VIP leur est réservé qui, de vernissages en cocktails, tentera de leur montrer les mille tentations parisiennes. Quelques collections privées devraient même leur être spécialement ouvertes... Cette année, Reed-OIP (numéro un mondial du salon, c'est dire si la Fiac n'est pour eux qu'une goutte d'eau) multiplie donc les promesses d'amélioration. Mais, ces efforts sont insuffisants de l'avis de beaucoup : "Pour que cela aille mieux, c'est l'image de la France, davantage que celle de la foire, qu'il faudrait changer", insistent certains. "Jennifer Flay, la nouvelle directrice artistique de la Fiac, comprend nos propositions et nos critiques, mais elle est face à son directeur, Jean-Daniel Compain : ce sont deux mondes différents, explique un autre. Il nous a même dit que si les collectionneurs ne venaient pas, c'était parce que le niveau des stands était très moyen !" "La Fiac nous offre un mur, renchérit Serge Le Borgne, un des rares galeristes français à la dédaigner cette année. Ils sont obsédés par la rentabilité, pas par notre réussite. Ils sont incapables de travailler comme Bâle, même si le prix d'un stand y est le même. Que fait Samuel Keller, directeur d'Art Basel ? Il passe sa vie avec les collectionneurs : personne à Paris ne joue ce rôle. Même la foire de Bruxelles se débrouille mieux."
Comment sortir de cette impasse ? Plus que d'habitude, la Fiac se veut offensive, inventive, réactive. Plus que jamais, c'est une urgence : cette année, outre Frieze, toutes les foires d'automne se mettent en rang de bataille pour gagner la place de deuxième, derrière Bâle l'incontestable. Après un petit essoufflement, les salons de Berlin et Turin reprennent du poil de la bête. Quant à la foire de Cologne, fin octobre, elle s'offre un joli reliftage. Pourtant, les organisateurs de Frieze, Matthew Slotover et Amanda Sharp (fondateurs du magazine du même nom), ne semblent guère craindre la concurrence : "Nous avons pour objectif de devenir la meilleure foire d'art contemporain. Nous avons choisi le mois d'octobre car il s'est avéré que c'était le seul trimestre de l'année où il n'y avait pas déjà une foire majeure comme Bâle, Miami ou l'Armory Show..." "Frieze est nettement hostile à la France : une rivalité évidente nous oppose à elle, qui joue la carte fashion et trendy, insiste Bernard Zürcher, membre du comité de pilotage de la Fiac. Ils ont refusé toute discussion : on voulait leur proposer d'organiser un "Eurostar arty", pour faire circuler les collectionneurs d'une foire à l'autre, mais c'était hors de question pour eux. En choisissant d'ouvrir juste avant nous, ils nous déclarent la guerre en nous faisant le coup de ''la France, pays has been''. C'est en réponse à cela que nous avons décidé de tout miser sur la création émergeante, française et internationale, en créant un secteur ouvert aux galeries de moins de trois ans, Future Quake. La Fiac doit être un temps fort pour la jeune création, et la promouvoir. Nous voulons montrer qu'à Paris existe une vraie énergie."
Aller de l'avant, pour y trouver du nouveau : c'est la seule chance de la foire parisienne : "Quand Frieze met en avant le côté fashion, nous insistons sur la découverte, souligne Bernard Zürcher. La différence ? Le prix. La soif de ''tendance'' met le moindre jeunot à des prix déjà inabordables, elle brûle les artistes." Autre désir : aller, aussi, vers plus de profondeur. Car, comme l'analyse la galeriste Chantal Crousel, "l'ensemble de Frieze est pétillant, mais il y a beaucoup d'œuvres très immédiates, sans profondeur. Beaucoup de peinture très chère, qui ne laissera aucune trace dans dix ans. Comme si le médium en lui-même impliquait ces prix excessifs. Les gens ont besoin de grotesque luxueux, de trash chic. On a donc ici beaucoup d'éphémère, dans la continuité de la dernière foire de Bâle. Nous ne vivons pas un moment de grande réflexion. Mais nous comptons sur les gens sensibles pour s'intéresser à nos artistes. Même si Frieze s'adresse à des gens qui ont besoin d'être choqués, et que cela soit cher". C'est ainsi que entre quelques chefs-d'œuvre, on trouvait aussi sur Frieze, recyclé par les soins de l'artiste Yoshua Okon, du vomi humain tournant en circuit fermé.
Emmanuelle Lequeux
Fiac du 21 au 25 oct, Paris Expo, porte de Versailles, Paris 15e. Jeu de 12 h à 22 h, ven de 12 h à 20 h, sam et dim de 11 h à 20 h, lun de 12 h à 18 h. 15 €, tarif réduit 7,50 €. www.fiac-online.com.