JP
January 10th, 2006, 03:38 PM
un article du figaro daté du 7/01... article d'autant plus interessant qu'il n'évoque pas toutes les politiques de promotions urbaines à travers le musée : exit Lens, Metz, Marseille, Lyon...
À quoi servent les musées ?
PAR STÉPHANE GUIBOURGÉ ET VÉRONIQUE PRAT
[07 janvier 2006]
Lieux d'exposition ? Défis architecturaux ? Témoignages pérennes du pouvoir politique ? Espaces de consommation culturelle ? En France, les musées ne sont plus ce qu'ils étaient. Enquête.
C'est le même plaisir chaque fois, l'une des plus jolies balades de Paris. Presque une aventure. Gagner la Porte Dorée... S'aventurer avec des yeux d'enfant entre le bois de Vincennes, le Jardin zoologique et le square des Combattants d'Indochine. Quitter lentement les frondaisons, s'arrêter, intrigué devant cette femme en armure dorée, au visage hermétique et mystérieux. La Porte Dorée est un quartier de vestiges et de ruines invisibles. Le lieu des rêves trahis, des ambitions perdues. Comme si la France avait abandonné là, un peu amère, un peu honteuse, ses dernières poussières d'empire. Soudain, un chef-d'oeuvre de l'Art déco apparaît. Colonnes en façade, large escalier, bas-reliefs, le bâtiment, imaginé par Laprade en 1931, reste un endroit magique. A l'intérieur, ce sont des fresques, des mosaïques, des corniches. Un aquarium aussi. Et puis, de-ci de-là, presque oubliées peut-être, les dernières traces d'un mobilier sublime, conçu par Ruhlmann pour Lyautey, qui avait là un bureau. L'endroit a connu plusieurs identités, et un passé tumultueux.
D'abord musée des Colonies, puis de la France d'outre-mer, pour quelques mois encore musée des Arts d'Afrique et d'Océanie (MAAO), il est appelé à devenir, à l'initiative de Jacques Toubon, le musée de l'Immigration. Il ouvrira ses portes au printemps 2007, réhabilité par l'architecte Patrick Bouchain. Concepteur du Théâtre équestre Zingaro à Aubervilliers et du Lieu Unique, à Nantes, Bouchain mesure l'importance de l'enjeu.
En effet, le lieu est chargé. Lors de l'Exposition coloniale de 1931, des «indigènes» y furent montrés nus aux visiteurs... «Il s'agira de lui régler son compte, de lui faire en quelque sorte rendre gorge !», affirme Bouchain en évoquant le MAAO. Heureux de son effet, il poursuit : «Il est impossible de renier l'Histoire. Pour le musée de l'Immigration, nous devrons à la fois l'effacer et en garder la trace. Montrer le lieu tel qu'il était sans renforcer l'esprit de la colonisation. En faire un lieu de témoignage. Mon ambition est de montrer ce que les cultures produisent. Et que nous sommes un peuple d'immigrés.»
Le budget est modeste : 7 millions d'euros. Mais les idées sont belles. Ainsi, Bouchain a imaginé une tente-forum sous laquelle chacun pourra venir entendre ou déposer un témoignage. On trouvera de grandes passerelles, des matières rustiques et primitives, du bois, une façade nord à la vue enfin ouverte, des lumières latérales et zénithales afin d'éclairer le bâtiment, et sa mémoire, peut-être...
A l'autre bout de Paris, le changement d'échelle est important. Quai Branly, le musée des Arts premiers sera officiellement inauguré au printemps prochain. Voulu dès 1995 par Jacques Chirac, il a été conçu par Jean Nouvel (créateur de l'Institut du monde arabe, de la Fondation Cartier, du musée Reina Sofia de Madrid). Le budget en est considérable : 235,2 millions d'euros. Pour Jean Nouvel, il s'agissait d'abord de donner «un musée où tout est fait pour provoquer l'émotion portée par l'objet ; où tout est fait, à la fois, pour le protéger de la lumière et pour capter le rare rayon de soleil indispensable à la vibration, à l'installation des spiritualités...» Ainsi, l'architecte a déployé tous ses talents. Immenses verres imprimés de photographies, poteaux aux positionnements et aux tailles aléatoires afin d'évoquer arbres et totems, façades vrillées s'ouvrant et se fermant à la lumière comme se clôt progressivement une paupière, les prouesses architecturales sont toutes au service du projet. Au service surtout des collections (venues pour une part du laboratoire d'ethnologie du musée de l'Homme et du MAAO).
Branly est peut-être le dernier (et magnifique) avatar d'une tradition qui a longtemps mêlé, en France, pouvoir, architecture et culture. Les politiques voyaient là une manière de montrer leur force et de laisser une trace. En se cantonnant à la Ve République, la France se sera vue dotée du Centre national d'art et de culture à Beaubourg, désir de Georges Pompidou ; du musée d'Orsay, initié par Valéry Giscard d'Estaing ; de l'Institut du monde arabe, du Grand Louvre, de la Bibliothèque nationale de France, du Centre Jean-Marie-Tjibaou, volonté de François Mitterrand ; et du musée des Arts premiers, enfin, sous les deux présidences Chirac.
Si ces réalisations sont toutes républicaines, le musée en France est, lui, d'essence révolutionnaire ! Selon Dominique Poulot, chercheur au CNRS et professeur à la Sorbonne, «la construction du musée français repose sur la confiscation des biens du clergé puis des émigrés, sur les anciennes collections royales et sur les conquêtes militaires». Ce n'est qu'avec la Révolution et la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen que l'accès aux oeuvres est considéré comme un droit légitime du peuple, et c'est à la République de s'en occuper. Les triomphes des armées de la Révolution fourniront les collections. Prises de guerre et spoliations. C'est en 1815 seulement, avec la Restauration, qu'est mise en place une politique de restitution. Pour remplacer les splendeurs antiques rendues à leurs cimaises d'origine, l'Etat mettra l'accent sur les artistes nationaux...
De la sorte, en France, le musée entretiendra toujours un rapport à l'Etat très fort. Et ce, de l'inauguration du musée du Luxembourg en 1818 jusqu'à celle du Centre Pompidou en 1977. Conçu par les architectes Renzo Piano et Richard Rogers comme un centre d'information et de divertissement, celui-ci illustrera une relation nouvelle entre art et culture. Il symbolise aussi l'alliance de l'architecture moderne et du musée. Beaubourg n'est plus seulement un musée, c'est aussi un centre de recherche et un lieu de loisirs.
En effet, tout a changé au cours des trente dernières années. Et d'abord la façon d'exposer les oeuvres. Désormais, les musées ne proposent plus seulement de contempler des oeuvres, mais aussi d'écouter de la musique, de voir des films... «Pour moi, dit Patrick Bouchain, le musée est le lieu de réunion des hommes pour parler de culture. Une école de formation et de transmission.» Après un silence, il reprend : «Je ne suis pas certain d'ailleurs que le terme "musée" signifie encore quelque chose...»
Aujourd'hui, les musées sont aussi devenus des lieux de diffusion et de consommation culturelle. Leur fonction est passée de la conservation et de la collection à la diffusion de masse. L'art - et les produits de l'art - sont envisagés selon leur valeur marchande. Une nécessité s'impose alors : rentabiliser les collections. Les faire accéder à la plus grande diffusion possible. On ne parle plus désormais de visiteurs, mais de publics, de billétiques, de catalogues et de thématiques. «Vienne 1900» et «Mélancolie» en sont les plus récents exemples. Parce qu'en soi une exposition est souvent déficitaire, parce que les coûts en sont trop importants, ce sont, comme au cinéma, les produits dérivés qui génèrent des bénéfices : catalogues (plus riches que les expos elles-mêmes), cartes postales, posters, mais aussi restauration, espaces dévolus aux enfants, à l'interactivité... Le but désormais est de retenir le plus longtemps possible les visiteurs dans l'enceinte du musée.
Comme souvent, c'est à l'architecture de rassembler les désirs et les obligations, de donner à voir en tenant un discours. Les contraintes, les contraires, mêmes, s'additionnent. De ces nouvelles contingences, de ces exigences inédites naissent à présent, et dans le monde entier, des musées d'un genre nouveau. Chacun à sa façon répond à la question : quel musée pour le XXIe siècle ? Lieu de spectacle, de mémoire, de transmission. Geste architectural, politique, culturel ? Trois grandes pistes sont explorées aujourd'hui.
En premier lieu, la réhabilitation-rénovation-extension. C'est la solution choisie pour le MAAO ou le Petit Palais, qui vient de rouvrir ses portes. C'est aussi la voie empruntée par le MoMA de New York. Sa dernière extension, confiée au Japonais Taniguchi, en est le plus bel exemple. Il privilégie en effet l'angle urbanistique d'un projet au coeur de la ville plutôt que celui d'un geste architectural. Harmonie et sobriété sont les maîtres mots pour ce travail fidèle à la philosophie du musée lui-même, qui a l'élégance de s'effacer derrière les oeuvres qu'il présente...
Deuxième piste : la création pure, avec le risque que l'architecture devienne l'oeuvre. «Parfait» exemple, la Fondation Guggenheim à Bilbao, réalisée par Frank O. Gehry, qui fait dire à Bouchain : «L'architecture doit être au service des visiteurs, Bilbao est une aberration...» Beaucoup mieux, le Shaulager (littéralement «dépôt à voir»), à Bâle, signé Herzog et de Meuron. La commande est difficile : la Fondation Hoffman avait besoin d'un édifice pour conserver autant que montrer ses collections jusqu'alors dispersées dans les fonds de deux musées distincts. L'idée est simple : des réserves que l'on peut visiter. Les deux architectes, lauréats du Pritzker Price en 2001, livrent une façon d'anti-musée radical, en empilant trois étages de stockages au-dessus de l'espace d'exposition placé en sous-sol. La rigueur d'écriture est poussée à son paroxysme, et c'est une absolue réussite.
A Berlin, le Jüdisches Museum, de Daniel Libeskind, est d'une autre puissance. Avec ses volumes brisés, ses incisions qui évoquent une étoile de David éclatée, le bâtiment génère un malaise palpable, voulu par l'architecte. Un sentiment de dispersion intense. Inauguré vide en 1999, ouvert au public en 2001, le Jüdisches Museum est en soi l' «objet» le plus important du musée.
Enfin, plus étrange, répondant à la commande d'un lieu vide, sans collection propre, où se succéderont les expositions diverses, le Kunsthaus (maison de l'art) de Graz. Conçu par Peter Cook et Colin Fournier, le bâtiment évoque un vaisseau de science-fiction. Carapace irrégulière, semée de tétines cylindriques, cette manière de peau étrange peut se modifier (à l'aide de 1 000 tubes fluorescents). L'espace intérieur rappelle une boîte noire, que les commissaires des expositions investiront selon leurs volontés.
Quelle que soit l'option choisie, oeuvre d'art en soi, originale, moderne ou classique, nomade ou sédentaire, éphémère ou éternelle, il faudra toujours cheminer dans les allées des musées, devant les cimaises, avec à l'esprit la phrase de Pierre Bonnard : «Ce qu'il y a de plus beau dans un musée, ce sont les fenêtres.»
Les balades, toujours.
À quoi servent les musées ?
PAR STÉPHANE GUIBOURGÉ ET VÉRONIQUE PRAT
[07 janvier 2006]
Lieux d'exposition ? Défis architecturaux ? Témoignages pérennes du pouvoir politique ? Espaces de consommation culturelle ? En France, les musées ne sont plus ce qu'ils étaient. Enquête.
C'est le même plaisir chaque fois, l'une des plus jolies balades de Paris. Presque une aventure. Gagner la Porte Dorée... S'aventurer avec des yeux d'enfant entre le bois de Vincennes, le Jardin zoologique et le square des Combattants d'Indochine. Quitter lentement les frondaisons, s'arrêter, intrigué devant cette femme en armure dorée, au visage hermétique et mystérieux. La Porte Dorée est un quartier de vestiges et de ruines invisibles. Le lieu des rêves trahis, des ambitions perdues. Comme si la France avait abandonné là, un peu amère, un peu honteuse, ses dernières poussières d'empire. Soudain, un chef-d'oeuvre de l'Art déco apparaît. Colonnes en façade, large escalier, bas-reliefs, le bâtiment, imaginé par Laprade en 1931, reste un endroit magique. A l'intérieur, ce sont des fresques, des mosaïques, des corniches. Un aquarium aussi. Et puis, de-ci de-là, presque oubliées peut-être, les dernières traces d'un mobilier sublime, conçu par Ruhlmann pour Lyautey, qui avait là un bureau. L'endroit a connu plusieurs identités, et un passé tumultueux.
D'abord musée des Colonies, puis de la France d'outre-mer, pour quelques mois encore musée des Arts d'Afrique et d'Océanie (MAAO), il est appelé à devenir, à l'initiative de Jacques Toubon, le musée de l'Immigration. Il ouvrira ses portes au printemps 2007, réhabilité par l'architecte Patrick Bouchain. Concepteur du Théâtre équestre Zingaro à Aubervilliers et du Lieu Unique, à Nantes, Bouchain mesure l'importance de l'enjeu.
En effet, le lieu est chargé. Lors de l'Exposition coloniale de 1931, des «indigènes» y furent montrés nus aux visiteurs... «Il s'agira de lui régler son compte, de lui faire en quelque sorte rendre gorge !», affirme Bouchain en évoquant le MAAO. Heureux de son effet, il poursuit : «Il est impossible de renier l'Histoire. Pour le musée de l'Immigration, nous devrons à la fois l'effacer et en garder la trace. Montrer le lieu tel qu'il était sans renforcer l'esprit de la colonisation. En faire un lieu de témoignage. Mon ambition est de montrer ce que les cultures produisent. Et que nous sommes un peuple d'immigrés.»
Le budget est modeste : 7 millions d'euros. Mais les idées sont belles. Ainsi, Bouchain a imaginé une tente-forum sous laquelle chacun pourra venir entendre ou déposer un témoignage. On trouvera de grandes passerelles, des matières rustiques et primitives, du bois, une façade nord à la vue enfin ouverte, des lumières latérales et zénithales afin d'éclairer le bâtiment, et sa mémoire, peut-être...
A l'autre bout de Paris, le changement d'échelle est important. Quai Branly, le musée des Arts premiers sera officiellement inauguré au printemps prochain. Voulu dès 1995 par Jacques Chirac, il a été conçu par Jean Nouvel (créateur de l'Institut du monde arabe, de la Fondation Cartier, du musée Reina Sofia de Madrid). Le budget en est considérable : 235,2 millions d'euros. Pour Jean Nouvel, il s'agissait d'abord de donner «un musée où tout est fait pour provoquer l'émotion portée par l'objet ; où tout est fait, à la fois, pour le protéger de la lumière et pour capter le rare rayon de soleil indispensable à la vibration, à l'installation des spiritualités...» Ainsi, l'architecte a déployé tous ses talents. Immenses verres imprimés de photographies, poteaux aux positionnements et aux tailles aléatoires afin d'évoquer arbres et totems, façades vrillées s'ouvrant et se fermant à la lumière comme se clôt progressivement une paupière, les prouesses architecturales sont toutes au service du projet. Au service surtout des collections (venues pour une part du laboratoire d'ethnologie du musée de l'Homme et du MAAO).
Branly est peut-être le dernier (et magnifique) avatar d'une tradition qui a longtemps mêlé, en France, pouvoir, architecture et culture. Les politiques voyaient là une manière de montrer leur force et de laisser une trace. En se cantonnant à la Ve République, la France se sera vue dotée du Centre national d'art et de culture à Beaubourg, désir de Georges Pompidou ; du musée d'Orsay, initié par Valéry Giscard d'Estaing ; de l'Institut du monde arabe, du Grand Louvre, de la Bibliothèque nationale de France, du Centre Jean-Marie-Tjibaou, volonté de François Mitterrand ; et du musée des Arts premiers, enfin, sous les deux présidences Chirac.
Si ces réalisations sont toutes républicaines, le musée en France est, lui, d'essence révolutionnaire ! Selon Dominique Poulot, chercheur au CNRS et professeur à la Sorbonne, «la construction du musée français repose sur la confiscation des biens du clergé puis des émigrés, sur les anciennes collections royales et sur les conquêtes militaires». Ce n'est qu'avec la Révolution et la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen que l'accès aux oeuvres est considéré comme un droit légitime du peuple, et c'est à la République de s'en occuper. Les triomphes des armées de la Révolution fourniront les collections. Prises de guerre et spoliations. C'est en 1815 seulement, avec la Restauration, qu'est mise en place une politique de restitution. Pour remplacer les splendeurs antiques rendues à leurs cimaises d'origine, l'Etat mettra l'accent sur les artistes nationaux...
De la sorte, en France, le musée entretiendra toujours un rapport à l'Etat très fort. Et ce, de l'inauguration du musée du Luxembourg en 1818 jusqu'à celle du Centre Pompidou en 1977. Conçu par les architectes Renzo Piano et Richard Rogers comme un centre d'information et de divertissement, celui-ci illustrera une relation nouvelle entre art et culture. Il symbolise aussi l'alliance de l'architecture moderne et du musée. Beaubourg n'est plus seulement un musée, c'est aussi un centre de recherche et un lieu de loisirs.
En effet, tout a changé au cours des trente dernières années. Et d'abord la façon d'exposer les oeuvres. Désormais, les musées ne proposent plus seulement de contempler des oeuvres, mais aussi d'écouter de la musique, de voir des films... «Pour moi, dit Patrick Bouchain, le musée est le lieu de réunion des hommes pour parler de culture. Une école de formation et de transmission.» Après un silence, il reprend : «Je ne suis pas certain d'ailleurs que le terme "musée" signifie encore quelque chose...»
Aujourd'hui, les musées sont aussi devenus des lieux de diffusion et de consommation culturelle. Leur fonction est passée de la conservation et de la collection à la diffusion de masse. L'art - et les produits de l'art - sont envisagés selon leur valeur marchande. Une nécessité s'impose alors : rentabiliser les collections. Les faire accéder à la plus grande diffusion possible. On ne parle plus désormais de visiteurs, mais de publics, de billétiques, de catalogues et de thématiques. «Vienne 1900» et «Mélancolie» en sont les plus récents exemples. Parce qu'en soi une exposition est souvent déficitaire, parce que les coûts en sont trop importants, ce sont, comme au cinéma, les produits dérivés qui génèrent des bénéfices : catalogues (plus riches que les expos elles-mêmes), cartes postales, posters, mais aussi restauration, espaces dévolus aux enfants, à l'interactivité... Le but désormais est de retenir le plus longtemps possible les visiteurs dans l'enceinte du musée.
Comme souvent, c'est à l'architecture de rassembler les désirs et les obligations, de donner à voir en tenant un discours. Les contraintes, les contraires, mêmes, s'additionnent. De ces nouvelles contingences, de ces exigences inédites naissent à présent, et dans le monde entier, des musées d'un genre nouveau. Chacun à sa façon répond à la question : quel musée pour le XXIe siècle ? Lieu de spectacle, de mémoire, de transmission. Geste architectural, politique, culturel ? Trois grandes pistes sont explorées aujourd'hui.
En premier lieu, la réhabilitation-rénovation-extension. C'est la solution choisie pour le MAAO ou le Petit Palais, qui vient de rouvrir ses portes. C'est aussi la voie empruntée par le MoMA de New York. Sa dernière extension, confiée au Japonais Taniguchi, en est le plus bel exemple. Il privilégie en effet l'angle urbanistique d'un projet au coeur de la ville plutôt que celui d'un geste architectural. Harmonie et sobriété sont les maîtres mots pour ce travail fidèle à la philosophie du musée lui-même, qui a l'élégance de s'effacer derrière les oeuvres qu'il présente...
Deuxième piste : la création pure, avec le risque que l'architecture devienne l'oeuvre. «Parfait» exemple, la Fondation Guggenheim à Bilbao, réalisée par Frank O. Gehry, qui fait dire à Bouchain : «L'architecture doit être au service des visiteurs, Bilbao est une aberration...» Beaucoup mieux, le Shaulager (littéralement «dépôt à voir»), à Bâle, signé Herzog et de Meuron. La commande est difficile : la Fondation Hoffman avait besoin d'un édifice pour conserver autant que montrer ses collections jusqu'alors dispersées dans les fonds de deux musées distincts. L'idée est simple : des réserves que l'on peut visiter. Les deux architectes, lauréats du Pritzker Price en 2001, livrent une façon d'anti-musée radical, en empilant trois étages de stockages au-dessus de l'espace d'exposition placé en sous-sol. La rigueur d'écriture est poussée à son paroxysme, et c'est une absolue réussite.
A Berlin, le Jüdisches Museum, de Daniel Libeskind, est d'une autre puissance. Avec ses volumes brisés, ses incisions qui évoquent une étoile de David éclatée, le bâtiment génère un malaise palpable, voulu par l'architecte. Un sentiment de dispersion intense. Inauguré vide en 1999, ouvert au public en 2001, le Jüdisches Museum est en soi l' «objet» le plus important du musée.
Enfin, plus étrange, répondant à la commande d'un lieu vide, sans collection propre, où se succéderont les expositions diverses, le Kunsthaus (maison de l'art) de Graz. Conçu par Peter Cook et Colin Fournier, le bâtiment évoque un vaisseau de science-fiction. Carapace irrégulière, semée de tétines cylindriques, cette manière de peau étrange peut se modifier (à l'aide de 1 000 tubes fluorescents). L'espace intérieur rappelle une boîte noire, que les commissaires des expositions investiront selon leurs volontés.
Quelle que soit l'option choisie, oeuvre d'art en soi, originale, moderne ou classique, nomade ou sédentaire, éphémère ou éternelle, il faudra toujours cheminer dans les allées des musées, devant les cimaises, avec à l'esprit la phrase de Pierre Bonnard : «Ce qu'il y a de plus beau dans un musée, ce sont les fenêtres.»
Les balades, toujours.