A Paris, les bourgeois sont à l'ouest, les bobos à l'est et les «prolos» dehors - SkyscraperCity
 

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Old January 1st, 2005, 12:38 PM   #1
Cyril
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Thread terrorism : A Paris, les bourgeois sont à l'ouest, les bobos...

Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon sociologues, directeurs de recherche au CNRS, tracent un portrait de la capitale française à travers sa population.

Par Natalie LEVISALLES

samedi 01 janvier 2005 (Liberation - 06:00)

vous dites que Paris est une des rares capitales où tout est concentré à ce point. Paris est une toute petite capitale, qui est aujourd'hui totalement close par cette enceinte bruyante et visuelle qu'est le périphérique. Il n'y a pas d'autre exemple au monde d'une capitale de 87 km2 (Madrid fait 607 km2, Moscou 879 km2), toute ronde et complètement fermée. Un autre aspect, directement lié, est sa densité : 20 000 habitants au kilomètre carré (quand Marseille en a 3 300). A ce niveau-là, on ne trouve que les communes de la proche banlieue... et les villes d'Asie. Un effet de cette concentration, c'est que tout ce qui compte, dans la presse, la haute couture, le cinéma, la finance ou la médecine est toujours à proximité, à l'échelle de la marche à pied.

Vous parlez de cette enceinte qu'est le périphérique, construit en 1973. Avant, il y avait les fortifications et, au-delà, «la zone».


«La zone», c'était l'endroit où on était en dehors, en dehors de la ville, de la société, des lois, un endroit marginal et incertain où vivaient apaches et truands. L'habitat y était précaire : c'était une zone militaire, on voulait conserver la possibilité de tout raser en cas de conflit. D'où la présence de chiffonniers à l'époque, du marché aux puces aujourd'hui, aux portes de Vanves ou de Montreuil. En même temps, depuis que cet espace large de 400 mètres a été récupéré, entre 1919 et 1930, aucun pouvoir politique n'a jamais eu de plan d'aménagement cohérent, si bien qu'on a reconstitué sur l'espace des fortifs un no man's land entre ville et banlieue. HLM, stades, cimetières, chemin de fer de la Petite Ceinture, boulevards des Maréchaux et périphérique constituent une barrière difficilement franchissable. C'est comme s'il y avait autour de la ville un fleuve circulaire : on ne peut traverser que par ces ponts que sont les portes de Paris.

Avec trois millions d'habitants, Paris n'a jamais été aussi peuplé qu'entre 1921 et 1954.

En 1921, Paris avait un visage différent : il comptait 28 000 habitants au km2, une densité très élevée qui désigne un Paris populaire. Aujourd'hui, le très chic VIIIe arrondissement en a 10 000, et le populaire XIe 40 000. Il y avait des quartiers très ouvriers, comme l'avenue de Choisy dans le XIIIe. Dans les années 30, le Parti communiste y sonnait du clairon dans la cour des HBM (ancêtres des HLM) pour appeler à la manif. Ça n'existe plus nulle part. Il y avait aussi des poches d'habitat populaire dans tous les arrondissements, y compris le VIIe et, dans toute la ville, beaucoup plus de familles modestes qui habitaient aux derniers étages des immeubles, à l'époque où il n'y avait pas d'ascenseurs. On vivait aussi beaucoup dans la rue, il y avait plus de corps à corps qu'aujourd'hui. Jusqu'aux années 50, de nombreux quartiers étaient comme les Grands Boulevards aujourd'hui, avec beaucoup de monde sur les trottoirs, sur la chaussée aussi, qui a depuis été neutralisée par l'automobile. Sur les vieilles cartes postales, on voit les gens discuter au milieu des places et des boulevards. C'est inimaginable aujourd'hui.

Depuis 1954, Paris intra-muros a perdu 25 % de sa population. Le Paris populaire qui était un Paris très dense est devenu moins dense * mais où est l'oeuf et où la poule ? * en même temps qu'il est devenu moins populaire. Les petits appartements et les ateliers récupérés ont été transformés en appartements plus grands, plus confortables, habités autrement.

Paris a toujours identifié des indésirables : pauvres, provinciaux, étrangers...


Au XIXe siècle déjà, des politiques très respectables parlaient d'«invasion des barbares», de «tourbe de nomades» à propos des Auvergnats qui troublaient l'ordre public quasiment par leur seule présence. Quant aux pauvres, on a souvent eu la tentation de les envoyer au-delà des limites, la banlieue étant vue comme le lieu du bannissement. Cette banlieue n'a pas été peuplée directement par des Gervaise et des Lantier, les personnages de l'Assommoir de Zola, qui seraient montés directement de Marseille à Saint-Denis. Quand ils arrivent de province, ils s'installent dans Paris, à la Goutte-d'Or. Et c'est seulement après une socialisation urbaine que Gervaise et Lantier (ou leurs enfants) partent en banlieue. Depuis longtemps, celle-ci est habitée majoritairement par des gens qui ont été expulsés vers la périphérie. Amorcé avec les travaux d'Haussmann, le processus se poursuit aujourd'hui. En même temps, la ville de Paris ne peut se passer de la banlieue : elle y a 10 % de ses HLM, 80 % de ses morts et 100 % de ses ordures. Peut-être faut-il voir le débat autour de l'aménagement des Halles à la lumière des rapports avec la banlieue. Que veut-on rénover ? Qu'est-ce qui ne va pas ? Les formes architecturales ? La population ? Les jeunes des banlieues qui se retrouvent là ? Est-ce que le nouveau projet qui accorde plus de place visuelle à l'espace vert va permettre une transformation de la fréquentation ?

Vous remarquez aussi que Paris est une ville très structurée.

C'est, on l'a dit, une ville ronde, une bulle qui a grossi et dépassé cinq enceintes successives (celles de Philippe Auguste, de Charles V, de Louis XIII, des fermiers généraux et de Thiers). Elle est structurée par l'opposition est populaire/ouest chic, rive droite des affaires/rive gauche de la culture (même si c'est en train de changer). Et puis, il y a l'«axe du pouvoir». C'est extraordinaire de voir que, du Louvre à l'Arc de triomphe, tous les beaux quartiers se sont construits de la même manière. Les grandes familles de l'aristocratie et de la bourgeoisie bâtissent des hôtels particuliers, ils créent les «belles adresses», un capital symbolique qui attire commerces de luxe et siège social des entreprises... qui finissent par chasser ces familles. On le voit bien avec les Champs-Elysées : les grandes familles sont expulsées des hôtels particuliers qui sont transformés en sièges sociaux et le processus continue toujours plus à l'ouest. Mais, quand on arrive au pont de Neuilly dans les années 50, ça ne va plus. On tombe sur des petits ateliers et des immeubles sans grâce, très mal placés, en plein sur l'axe. Alors on fait intervenir l'Etat, on détruit tout, jusqu'au cadastre, c'est très rare, et on crée un beau quartier d'affaires : La Défense. Ça permet de poursuivre. On verra dans trente ou quarante ans, mais à notre avis, la municipalité communiste de Nanterre va être mise en difficulté, les tours de logements sociaux vont sauter, et on pourra prolonger l'axe jusqu'à la Croix de Noailles dans la forêt de Saint-Germain, tel qu'il était prévu dans les plans d'urbanisme du début du XXe. Bien sûr, c'est de la sociologie-fiction mais, vu ce qui s'est passé à La Défense, il n'y a aucune raison pour que ça ne se fasse pas d'ici à la fin du XXIe siècle.

A l'est, en revanche, on trouve les bobos. Qu'y a-t-il de spécifique dans la manière dont ils occupent l'espace ?

Pour qualifier le retour des catégories intellectuelles plus ou moins fortunées dans les espaces populaires des centres villes, les Américains parlent de gentrification. En français, c'est difficile de parler d'embourgeoisement : ces habitants ne sont pas des bourgeois au sens traditionnel. Du coup, ce terme de bobo (pour bourgeois bohème) qui arrive aussi des Etats-Unis nous plaît parce qu'il décrit de manière assez juste la spécificité de ces habitants : de jeunes adultes en phase avec le libéralisme économique, mais qui affichent des modes de vie très différents de ceux de la bourgeoisie traditionnelle. On est dans la famille recomposée, les droits de l'homme, l'écologie, la liberté culturelle et le vote socialiste. Et surtout, c'est essentiel, ils se reconnaissent dans les cours pavées de la Bastille, dans les lofts et les ateliers de la rue Oberkampf, et investissent les quartiers populaires de l'Est parisien.

Que comprenez-vous de leurs motivations ?

Ils ont à la fois un désir de cohabiter avec ce qui reste des classes populaires, un désir d'identification avec le Paris rebelle de 1936 et de 1968. Et peut-être aussi une culpabilité d'occuper les logements dont ont été expulsés les «prolos», les gens avec qui ils disent vouloir cohabiter. En travaillant sur les grands bourgeois, nous nous étions rendu compte qu'ils n'habitaient pas du tout dans les quartiers de l'Est, pas même le Marais où l'habitat est relativement chic (à l'exception d'Ernest-Antoine Seillière, peut-être parce qu'il est marié à une artiste). Depuis la fin du XIXe, on l'a vu, les grands bourgeois vont vers l'ouest, mais ils restent toujours groupés, dans l'entre-soi.

Les bobos aussi sont dans l'entre-soi, mais à l'est. Le Marais a été récupéré, puis les ateliers et logements ouvriers du faubourg Saint-Antoine, de Ménilmontant, Belleville, des quartiers où n'ont longtemps vécu que des gens de milieu modeste. Un des traits des bobos, c'est le refus de l'aspect perçu comme guindé des quartiers de l'ouest. Le VIIe, le XVIe, Neuilly... ça ne convient pas à leur mode de vie. Un autre trait, c'est l'affichage d'une volonté de mixité sociale. Mais c'est compliqué. Les bobos créent la mixité sociale en même temps qu'ils la font émerger comme un problème. Il y a chez eux un désir de cohabitation, un «résidentiellement correct» tout à fait spécifique... mais qui a une limite. Comme tout groupe humain, ces bourgeois bohèmes accordent une grande importance à la transmission de la principale forme de richesse qu'ils possèdent. En l'occurrence le capital scolaire. Pour s'assurer de sa transmission qui n'est pas garantie dans les écoles des quartiers populaires où ils résident, ils ont recours à l'enseignement privé, aux fausses adresses, ou aux dérogations. A Paris, le phénomène est tellement important que les statistiques de demandes de dérogation gérées par le rectorat sont secrètes, comme l'ISF. Secrètes, cela veut dire que, malgré une très forte insistance, nous n'y avons pas eu accès. La raison essentielle de ce secret, c'est que la carte scolaire est complètement contournée. Les enfants des milieux culturellement favorisés se retrouvent entre eux, ce qui explique les excellents résultats des lycées Henri-IV ou Louis-le-Grand. Il suffit qu'il y ait des élèves de «bonne famille» pour que ça marche. Bien sûr, on le sait, mais ce n'est ni vraiment chiffré ni vraiment public. Si on donnait les chiffres, on mettrait en évidence ce vice de forme qui fait que parler d'égalité des chances dans l'Education nationale, ce n'est pas sérieux.

L'entre-soi n'est donc pas réservé aux grands bourgeois ?

Avec les grands bourgeois, on a une situation expérimentale : on prend des gens qui n'ont aucune contrainte économique, des gens très fortunés depuis plusieurs générations et on regarde leur choix résidentiel. Que voit-on ? Ils habitent tous dans quelques arrondissements, voire dans certaines parties d'arrondissements : le nord du XVIe, le sud du XVIIe, c'est un entre-soi très marqué. On a très envie d'en conclure que lorsque l'être humain peut choisir, c'est son semblable qu'il choisit. Pourquoi ? A cause de ce que Bourdieu a appelé l'habitus. Chacun est construit par sa famille, son école, son quartier et se constitue ainsi un ensemble de dispositions linguistiques, alimentaires, esthétiques. Les gens se regroupent parce qu'ils parlent de la même façon et des mêmes sujets, ils ont les mêmes comportements et sont au même niveau social, il n'y a pas les problèmes de hiérarchie qu'on vit déjà au travail, merci. La tendance au regroupement de ceux qui se ressemblent est très visible pour les communautés chinoises ou maghrébines, mais c'est la même chose pour les grands bourgeois du XVIe ou les ouvriers qui restent dans le XIe. Et quand, dans un quartier bourgeois, il reste une poche d'habitat populaire (du côté du Ranelagh dans le XVIe par exemple), il y a aussi des bistrots ouvriers. Pour tous, il y a le même plaisir à trouver dans son immeuble des gens qui parlent de la même façon que soi. C'est très profond. Et c'est un facteur de ségrégation important.

C'est une tendance inéluctable ?


La solution passe peut-être par une plus grande perméabilité de la frontière. Paris et certaines communes limitrophes ont engagé une réflexion allant dans ce sens avec, par exemple, le projet de village olympique des Batignolles. Delanoë, comme d'autres, met en avant la mixité sociale à travers une politique ferme de logement social. Mais cette mixité n'est peut-être pas gérable dans la limite des 87 km2. Peut-être doit-elle s'appuyer sur un Paris plus grand.

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot sont mari et femme, sociologues, coauteurs, depuis une quinzaine d'années, de livres passionnants sur la grande bourgeoisie, l'aristocratie, la chasse à courre, mais aussi la ville. Ce sont des sociologues bourdieusiens, et des chercheurs qui font confiance à leur intuition et pratiquent le terrain à la manière des ethnologues. Choix rare en sociologie, ils travaillent essentiellement sur les dominants, que ce soient les riches, les bourgeois, ou la capitale, Paris. Eux-mêmes habitent Bourg-la-Reine, en banlieue. Dans les Beaux Quartiers (Seuil, 1989), Quartiers bourgeois, quartiers d'affaires (Payot, 1992), la Chasse à courre (Payot, 1993, 2003), Sociologie de la bourgeoisie (la Découverte, 2003).

Last edited by Cyril; January 1st, 2005 at 12:45 PM.
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Old January 1st, 2005, 12:46 PM   #2
Bren
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Il est évident que les communes de la première voire deuxième couronne doivent être absorbées par Paris : démultiplication des moyens et enfin un arrêt à cette concentration stupide
Bren no está en línea   Reply With Quote
Old January 1st, 2005, 05:50 PM   #3
Manuel
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Excellent article Cyril. Je me reconnais bien comme Bobo !
Manuel no está en línea   Reply With Quote
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Old January 3rd, 2005, 10:49 AM   #4
LaBoumBe
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Pour le thread jacking, rdv au bar à vin!
LaBoumBe no está en línea   Reply With Quote
Old January 4th, 2005, 04:57 AM   #5
kony
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du coup t'a même pas gardé les interventions de ceux qui parlaient du sujet

bon, g compris : copié-collé
kony no está en línea   Reply With Quote
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